‹ Théâtre choisi (volume 2)Chapitre 310 sur 488 · ACTE II, SCÈNE II · texte numérisé non relu

ACTE II, SCÈNE II

Le salue empereur en langage romain; Et comme député de ce jeune monarque : « Passez, Seigneur, dit-il, passez dans cette barque; Les sables et les bancs cachés dessous les eaux Rendent l'accès mal sûr à de plus grands vaisseaux. » Ce héros voit la fourbe, et s'en moque dans l'âme : 11 reçoit les adieux des siens et de sa femme, Leur défend de le suivre, et s'avance au trépas Avec le même front qu'il donnait les États;1 La même majesté sur son visage empreinte Entre ces assassins montre un esprit sans crainte; Sa vertu tout entière à la mort le conduit. Son affranchi Philippe est le seul qui le suit; C'est de lui que j'ai su ce que je viens de dire; Mes yeux ont vu le reste, et mon cœur en soupire, Et croit que César même à de si grands malheurs Ne pourra refuser des soupirs et des pleurs.

CLEOPATRE

N'épargnez pas les miens; achevez, Achorée, L'histoire d'une mort que j'ai déjà pleurée.

ACHORÉE

On l'amène; et du port nous le voyons venir, Sans que pas un d'entre eux daigne l'entretenir. Ce mépris lui fait voir ce qu'il en doit attendre. Sitôt qu'on a pris terre, on l'invite à descendre : Il se lève, et soudain, pour signal, Achillas, Derrière ce héros tirant son coutelas, Septime et trois des siens, lâches enfants de Rome, Percent à coups pressés les flancs de ce grand homme, Tandis qu'Achillas même, épouvanté d'horreur, De ces quatre enragés admire la fureur.

CLÉOPATRE

Vous qui livrez la terre aux discordes civiles, Si vous vengez sa mort, dieux, épargnez nos villes! N'imputez rien aux lieux, reconnaissez les mains : Le crime de l'Egypte est fait par des Romains. Mais que fait et que dit ce généreux courage?

ACHORÉE

D'un des pans de sa robe il couvre son visage,

1. Cette attitmle noble et quelque I ceau. Corneille s'inspire de Lucain peu théâtrale .le Pompée est un souve- qu'il condense et simplifie non sans nir de la Pluirsale. Dans tout ce mor- | une heureuse justesse de goût.

POMPÉE

A son mauvais destin en aveugle obéit,

Et dédaigne de voir le ciel qui le trahit,

De peur que d'un coup d'œil contre une telle offense

Il ne semble implorer son aide ou sa vengeance;

Aucun gémissement à son cœur échappé

Ne le montre, en mourant, digne d'être frappé :

Immobile à leurs coups, en lui-même il rappelle

Ce qu'eut de beau sa vie, et ce qu'on dira d elle,

Et tient la trahison que le roi leur prescrit

Trop au-dessous de lui pour y prêter l'esprit.

Sa vertu dans leur crime augmente ainsi son lustre,

Et son dernier soupir, est un soupir illustre,

Qui, de cette grande àme achevant les destins,

Étale tout Pompée aux yeux des assassins1.

Sur les bords de l'esquif sa tète enfin penchée,

Par le traître Septime indignement tranchée,

Passe au bout d'une lance en la main d'Achillas,

Ainsi qu'un grand trophée après de grands combats.

On descend, et pour comble à sa noire aventure,

On donne à ce héros la mer pour sépulture,

Et le tronc sous les tlots roule dorénavant

Au gré de la fortune, et de l'onde, et du vent.

La triste Cornélie, à cet affreux spectacle,

Par de longs cris aigus tâche d'y mettre obstacle,

Défend ce cher époux de la voix et des yeux,

Puis, n'espérant plus rien, lève les mains aux cieux,

Et, cédant tout à coup à la douleur plus forte,

Tombe, dans sa galère, évanouie ou morte.

Les siens en ce désastre, à force de ramer,

L'éloignent de la rive, et regagnent la mer.

Mais sa fuite est mal sûre, et l'infâme Septime,

1. Quelques traits de l'admirable récit de Plutarque méritent d'être rappelés : « Une fois dans la barque, n'y ayant plus personne qui dit mot. Pompée prit en sa main un petit livret, dedans lequel il avait écrit une harangue en langage grec qu'il voulait faire à Ptolomœus et se mit à la lire. Quand ils vinrent à approcher de la terre, Cornelia avec ses domestiques et familiers amis, se leva sur ses pieds, regardant en grande détresse quelle serait l'issue... Sur ce point, comme il prenait la main de son affranchi Philippus, pour se lever plus à son aise,

Septimius vint le premier par derrière qui lui passa son épée à travers le corps, après lequel Salvius et Achîllas dégainèrent aussi leurs épées. et adonc Pompeius tira sa robe à deux mains au devant de sa face, sans dire aucune chose indigne de lui. et endura vertueusement les coups qu'ils lui donnèrent, en soupirant un peu seulement. » (Trad. Aniyot.") — Cette émouvante simplicité n'a peut-être rien à envier à l'éloquence un peu fastueuse de Lncain et de son trop complaisant admirateur.

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