‹ Théâtre choisi (volume 2)Chapitre 317 sur 488 · ACTE III · texte numérisé non relu

ACTE III

Pour croître mes malheurs et me voir ta captive.

Je dois bien toutefois rendre grâces aux dieux

De ce qu'en arrivant je te trouve en ces lieux,

Que César y commande, et non pas Ptolomée,

Hélas! et sous quel astre, ô ciel! m'as-tu formée,.

Si je leur dois des vœux de ce qu'ils ont permis

Que je rencontre ici mes plus grands ennemis.

Et tombe entre leurs mains plutôt qu'aux mains d'ua prince

Qui doit à mon époux son trône et sa province?

César, de ta victoire écoute moins le bruit : Elle n'est que l'effet du malheur qui me suit; Je l'ai porté pour dot chez Pompée et chez Crasse : Deux fois du monde entier j'ai causé la disgrâce: Deux fois de mon hymen le nœud mal assorti A chassé tous les dieux du plus juste parti1 : Heureuse en mes malheurs, si ce triste hyménée, Pour le bonheur de Rome, à César m'eut donnée! Et si j'eusse avec moi porté dans ta maison D'un astre envenimé l'invincible poison 1 Car enfin n'attends pas que j'abaisse ma haine . Je te l'ai déjà dit, César, je suis Romaine, Et, quoique ta captive, un cœur comme le mien. De peur de s'oublier, ne te demande rien. Ordonne; et sans vouloir qu'il tremble ou s'humilie, Souviens-toi seulement que je suis Cornelie.

CÉSAR

O d'un illustre époux noble et digne moitié, Dont le courage étonne*, et le sort fait pitié*! Certes, vos sentiments font assez reconnaître Qui vous donna la main et qui vous donna l'être ; Et l'on juge aisément, au cœur que vous portez. Où vous êtes entrée, et de qui vous sortez. L'àme du jeune Crasse et celle de Pompée, L'une et l'autre vertu par le malneur trompée. Le sang des Scipions protecteur de nos Dieux, Parlent dans votre bouche et brillent dans vos yeux: Et Rome dans ses murs ne voit point de famille Qui soit plus honorée ou de femme ou de fille.

1. Corneille semble se souvenir de la Cornelie de Garnier, quand l'héroïne se plaint d'avoir été « nopeièrement pestilente » à Crassus et à Pompée :

Ainsi suis-je la cause et du courroux des [dieux Et du trépas cruel qui te Bille les yeux, Déplorable Pompée ; ainsi je sois l'orage, La peste et ie flambeau qui ta maison sa<*- [«gc..

POMPÉE

Plût au grand Jupiter, plût à ces mêmes dieux

Qu'Annibal eût bravés jadis sans vos aïeux,

Que ce héros si cher dont le ciel vous sépare

N'eût pas si mal connu la cour d'un roi barbare;.

Ni mieux aimé tenter une incertaine foi

Que la vieille amitié qu'il eût trouvée en moi ;

Qu'il eût voulu souffrir qu'un bonheur de mes armes

Eût vaincu ses soupçons, dissipé ses alarmes;

Et qu'enfin, m'attendant sans plus se délier,

Il m'eût donné moyen de me justifier!

Alors, foulant aux pieds la discorde et l'envie, Je l'eusse conjuré de se donner la vie, D'oublier ma victoire et d'aimer un rival Heureux d'avoir vaincu pour vivre son égal; J'eusse alors regagné son àme satisfaite Jusqu'à lui faire aux dieux pardonner sa défaite : Il eût fait à son tour, en me rendant son cœur. Que Rome eût pardonné la victoire au vainqueur1. Mais puisque par sa perte, à jamais sans seconde, Le sort a dérobé cette allégresse au monde, César s'efforcera de s'acquitter vers vous De ce qu'il voudrait rendre à cet illustre époux. Prenez donc en ces lieux liberté tout entière : Seulement pour deux jours soyez ma prisonnière, Afin d'être témoin comme, après nos débats, Je chéris sa mémoire et venge son trépas, Et de pouvoir apprendre à toute l'Italie De quel orgueil nouveau m'enfle la Thessalie2. Je vous laisse à vous-même et vous quitte un moment. Choisissez-lui, Lépide, un digne appartement; Et qu'on l'honore ici, mais en dame romaine3, C'est-à-dire un peu plus qu'on n'honore la reine. Commandez, et chacun aura soin d'obéir.

0 ciel que de vertus vous me faites haïr M

1. Vœux assurément chimériques, rêves de concorde visiblement irréalisables : mais quel langage est plus digne de ce Romain idéal, tel que Corneille aimait à le concevoir et a le représenter?

Page 1