‹ Théâtre choisi (volume 2)Chapitre 359 sur 488 · ACTE I, SCÈNE III · texte numérisé non relu

ACTE I, SCÈNE III

Mais enfin la valeur sans l'éclat de la race N'eut jamais aucun droit d'occuper cette place.

CARLOS

Se pare qui voudra du nom de ses aïeux; Moi je ne veux porter que moi-même en tous lieux; | Je ne veux rien devoir à ceux qui m'ont fait naître , Et suis assez connu sans les faire connaître. Mais pour en quelque sorte obéir à vos lois, Seigneur, pour mes parents je nomme mes exploits; Ma valeur est ma race et mon bras est mon père l.

D. LOPE

Vous le voyez, madame, et la preuve en est claire : Sans doute il n'est pas noble.

D. ISABELLE

Hé bien! je l'enaoblis*.

Quelle que soit sa race et de qui qu'il soit fils. Qu'on ne conteste plus.

D. MANRIQUE

Encore un mot, de grâce.

D. ISABELLE

Don Manrique, à la fin c'est prendre trop d'audace. Ne puis-je l'anoblir si vous n'y consentez?

"D. MANRIQUE

Oui, mais ce rang n'est dû qu'aux bautes dignités : Tout autre qu'un marquis ou comte le profane.

D. ISABELLE à Carlos.

Hé bien! seyez-vous donc, marquis de Santillane, Comte de Penafiel, gouverneur de Burgos. Don Manrique, est-ce assez pour faire seoir Carlos? (Carlos s'assied ; tous se lèvent.)

D. MANRIQUE

Achevez, achevez; faites le roi, madame :

Par ces marques d'honneur l'élever jusqu'à nous,

C'est moins nous l'égaler que l'approcher de vous.

Ce préambule adroit n'était pas sans mystère ;

Et ces nouveaux serments qu'il nous a fallu faire

Montraient bien dans votre àme un tel choix préparé.

1. Corneille fait pâlir ici Juvénal {Satires, VIII) et l'imitation qu'en a donnée d'Aubigné dans ses Tragiques :

Il n'a pas à craindre davantage la comparaison avec la Satire de Boileau sur la noblesse, ni avec le célèbre résumé qu'en a donné Voltaire dans ce vers éclatant :

La gloire qu'autrui donne est par autrui [ravie :

Celle qu'on prend de soi vit plus loin que H Qui ^ ,)ieu gon pays ^ pas besgin ^^

Enfin vous le pouvez, et nous l'avons juré.

Je suis prêt d'obéir et loin d'y contredire,

Je laisse entre ses mains et vous et votre empire.

Je sors avant ce choix, non que j'en sois jaloux,

Mais de peur que mon front n'en rougisse ^jour vous.

D. ISABELLE

Arrêtez, insolent; votre Reine pardonne

Ce qu'une indigne crainte imprudemment soupçonne;

Et pour la démentrr veut bien vous assurer

Qu'au choix de vos États elle veut demeurer;

Que vous tenez encor même rang dans son âme;

Qu'elle prend vos transports pour un excès de flamme.

Et qu'au lieu d'en punir le zèle injurieux,

Sur un crime d'amour elle ferme les yeux.

D. SRUSIUQUE

Madame, excusez donc si quelque antipathie...

D. ISABELLE

Ne faites point ici de fausse modestie;

J'ai trop vu votre orgueil pour le justifier

Et sais bien les moyens de vous humilier.

Soit que j'aime Carlos, soit que par simple estime

Je rende à ses vertus un honneur légitime,

Vous devez respecter, quels que soient mes desseins,.

Ou le choix de mon cœur, ou l'œuvre de mes mains.

Je l'ai fait votre égal,- et, quoiqu'on s'en mutine,

Sachez qu'à plus encor ma faveur le destine.

Je veux qu'aujourd'hui même il puisse plus que moi;

J'en ai fait un marquis, je veux qu'il fasse un roi.

S'il a tant de valeur que vous-mêmes le dites,

Il sait quelle est la vôtre et connaît vos mérites,

Et jugera de vous avec plus de raison

Que moi, qui n'en connais que la race et le nom.

Marquis, prenez ma bague, et la donnez pour marque

Au plus digne des trois, que j'en fasse un monarque.

Je vous laisse y penser tout ce reste du jour.

Rivaux ambitieux, faites-lui votre cour.

Qui me rapportera l'anneau que je lui donne,

Recevra sur-le-champ ma main et ma couronne.

Allons, Reines, allons, et laissons-les juger

De quel côté l'amour avait' su m'engager1.

1. Ou est en plein royaume des fées, | et les coups de baguette de la fautaisie

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