ACTE V
Sanche enfin malgré lui, dedans cette province. Quoique fils d'un pécheur, a passé pour un prince. Voilà ce qu'a pu faire et qu'a fait à vos yeux In cœur que ravalait le nom de ces aïeux. La gloire qui m'en reste après cette disgrâce Éclate encore assez pour honorer ma race, Et paraîtra plus grande à qui comprendra bien Qu'à l'exemple du Ciel j'ai fait beaucoup de rien.
La reine est digne de comprendre don Sanche et d'apprécier son héroïque fierté : elle trouve pour lui parler des accents doux et graves qui expriment à la l'ois l'affection et le respect :
Et vous que par mon ordre ici j'ai retenu, Sanche, puisqu'à ce nom vous êtes reconnu. Miraculeux héros dont la gloire refuse L'avantageuse erreur d'un peuple qui s'abuse. Parmi les déplaisirs que vous en recevez, Puis-je vous consoler d'un sort que vous bravez? Puis-je vous demander ce que je vous vois faire? Je vous tiens malheureux d'être né d'un tel père; Mais je vous tiens ensemble heureux au dernier point D'être né d'un tel père et de n'en rougir point Et de ce qu'un grand cœur, mis dans l'autre balance. Emporte encor si haut une telle naissance.
Faut-il ajouter qu'on retrouve au dernier moment un billet du feu roi d'Aragon qui explique que Carlos est bieu Sanche, prince d'Aragon, confié en naissant à la femme d'un pécheur, lequel l'a toujours pris pour sou fils? On voit que rien ne manque à la pièce de Corneille pour ressemblera un conte de fée; mais ce qu'on ne trouve guère dans les contes, c'est la peinture d'une âme grande et belle, le portrait d'un véritable héros, comparable aux plus belles créations du poète.
NICOMEDE
Sources de Nicomède. — « Prusias, roi de Bithynie, est-il dit dans; l'abrégé historique de Justin, résolut de faire assassiner son (ils Nieomède, pour favoriser ses autres fils, qu'il avait eus d'une autre femme, et qu'il faisait élever à Rome. Ce dessein fut découvert au jeune prince qu'on exhorta en même temps à se venger. • Tel est le fond de Nicomède. Corneille ne se contenta pas d'en emprunter les grandes lignes à Justin ; il en peignit solidement les dessous en étudiant dan- Tite-Live les artifices de la politique romaine, l'abaissement des monarchies orientales devant le sénat, et en particulier la dégradation de ce Prusias qui remplaçait sa couronne royale par un bonnet d'affranchi et se montrait prêt à toutes les lâchetés pour conserver une ombre de pouvoir. Ce serait méconnaître les libertés nécessaires au poète tragique que de reprocher à Corneille d'avoir, sur la foi d'Amyot. confondu Flamininus,le diplomate adroit qui arracha a Prusias la mort d'Aunibal avec Flaminius, le vaincu du lac de Trasimène, et d'avoir, au Nicomède de L'histoire qui égorge son père dans une caverne, substitué ce noble héros qui a une si haute idée de la liberté humaine, et semble, mieux encore qu'un Mithridate. digne de venger l'univers.
Intérêt historique de Mcomède. — Lu intérêt historique d'un autregenre dans Nicomède, c'est encore l'analogie qu'on a cru trouver entre certaines situations de la tragédie et les événements contemporains de Corneille. Nicomède, accablant de son altier persiflage ses ennemis qui le tiennent en leur pouvoir, n'est-ce pas Condé sortant de sa prison « comme un homme qui était plus en état de faire grâce que de la demander »? Flaminius. l'ambassadeur romain si puissant sur l'esprit d'Arsinoé, ne rappelle-t-il pas Mazarin, le ministre italien, si absolu à la cour d'Anne d'Autriche? Laodice, provoquant une sédition pour délivrer Nicomède, n'a-t-elle pas pris pour modèle Mme de Longueville soulevant la Normandie pour sauver son mari? et quand Prusias étale son cynique égoïsme à tous les yeux, ne se montre-t-il pas de la même école qu'un Gaston d'Orléans, désavouant sa fille, la grande Mademoiselle, avec une impudente couardise? Coïncidences piquantes en effet, mais moins dignes d'intérêt en somme que le rapport général de la pièce avec la crise politique dont Corneille venait d'être le témoin. Dans Nicomède en effet revit tout entière l'époque aventureuse et romanesque de la Fronde : le goût de l'intrigue et des menées de cour répandu surtout parmi les femmes, l'amour de la grandeur fas-
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tueuse, quelque peu insolente et empanachée, la mode de l'ironie dans tous les entretiens et enûn le mélange du sublime et du bas. des paroles grandioses et des petites manœuvres, des propos familiers et des gestes sublimes, ne sont-ce pas là précisément les traits les plus caractéristiques de cette brillante et confuse génération ? et que fautil de plus pour mettre à néant la fameuse théorie de la Harpe « que rien dans les tragédies de Corneille ne rappelle le temps où elles ont été composées »?
Portée morale de Mcomède. — Mais ce qu'on doit mettre plus haut que l'intérêt historique, plus haut même que le style si original de ce drame, où le ton tragique se trouve partout assez abaissé pour admettre sans disparate les familiarités du genre comique, e'est la grande idée morale qui domine la pièce. Nicoméde, traqué par d'indignes adversaires, ne se laisse pas désarmer de son courage et de sa noble Certé. Sur le point de subir la pire destinée et d'être emmené à Rome, mais toujours soutenu par cette force d'àme qui sied aux vaincus, il se voit tout à coup délivré, et son libérateur se trouve être cet insigniliant Altale, le dernier qui parût capable de le sauver. C'est qu'à écouter les paroles de son généreux frère, Attale a senti le désir de rivaliser de vaillance avec lui, et même de le vaincre en générosité. Nicoméde. en éducateur énergique et impérieux, par ses sarcasmes même et ses rebuffades, a suscité en son élève des énergies fécondes, il a imprimé à sa faible nature un heurt violent et salutaire, il a été son vrai maître en héroïsme. Aussi quand Attale se découvre à lui comme son sauveur, il faut entendre avec quelle chaleur d'àme éclate l'orgueil ému du maître! Fierté légitime, s'il est vrai qu'il n'est pas de plus noble tâche que de provoquer des ardeurs généreuses, d'inspirer, sans même y exhorter, de nobles actes, et. comme on l'a dit, de semer dans les cœurs, non des plantes, mais des semences.
Caractère de Mcomède. On a prétendu voir dans Nicoméde un de ces drames de cape et cFépée où la variété des aventures romanesques suffit à masquer l'insuffisance de l'intérêt dramatique. C'est méconnaître le mérite propre de cette tragédie, qui est avant tout un drame psychologique, l'étude émouvante d'un caractère. Nicoméde est en effet l'une des physionomies les plus attachantes du théâtre de Corneille. On ne peut avoir à la fois moins de passion et plus de vie. plus de jeune6se et moins d'illusions que ce lucide et véhément homme d'action. Trop au-dessus de ses ennemis pour les haïr et des événements pour en être ému, il conserve intacte l'indépendance de son vouloir, et c'est de lui plutôt que du Bottant héros de Schiller, Wallenstein, qu'on pourrait dire avec le poète : ■ C'est dans ton cœur que sont les étoiles de ton destin '. - Le ressort de cette confiante et joyeuse énergie, c'est le sentiment de la noble tâche à laquelle il a voué sa vie : adversaire implacable de la domination romaine, il s'est donné pour mission de rendre cœur aux âmes dégradées par la servitude et d'augmenter la somme de liberté morale qui reste dans le monde. Ce sublime des-ein n'est pas moins le secret de sa sérénité que celui de
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sa grandeur, et, si l'on veut savoir la source île ce flot toujours jaillissant d'ironie, de gaité et de bravoure, c'est dans la conscience féconde activité qu'on la trouvera'.
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Tragédie, 1651