‹ Théâtre choisi (volume 2)Chapitre 373 sur 488 · ACTE V · texte numérisé non relu

ACTE V

BLANCHE

Avec beaucoup de honte et plus encor de cœur.

2)u haut de l'escalier je le voyais descendre ;

En vain de ce faux bruit il se voulait défendre ;

Votre cour, obstinée à lui changer de nom,

Murmurait tout autour : « Don Sanche d'Aragon! »

Quand un chétif vieillard le saisit et l'embrasse.

Lui, qui le reconnaît, frémit de sa disgrâce;

Puis laissant la nature à ses pleins mouvements,

Répond avec tendresse à ses embrasseraents1.

Ses pleurs mêlent aux siens une fierté sincère;

On n'entend que soupirs : « Ah! mon fils! — Ah! mon père!

'( — 0 jour trois fois heureux! moment trop attendu!

« Tu m'as rendu la vie! — et — Vous m'avez perdu! »

Chose étrange! à ces cris de douleur et de joie

Un grand peuple accouru ne veut pas qu'on les croie;

Il s'aveugle soi-même; et ce pauvre pêcheur,

En dépit de Carlos passe pour imposteur,

Cest un fourbe, un méchant suborné par les comtes.

Dans les bras de ce fils on lui fait mille hontes :

Eux-mêmes (admirez leur générosité)

S'efforcent d'affermir cette incrédulité :

Non qu'ils prennent sur eux de si lâches pratiques;

Mais ils en font auteur un de leurs domestiques,

■Qui, pensant bien leur plaire, a si mal à propos

Instruit ce malheureux pour affronter Carlos.

Avec avidité cette histoire est reçue;

Chacun la tient trop vraie aussitôt qu'elle est sue :

Et pour plus de croyance à cette trahison,

Les comtes font traîner ce bonhomme en prison.

Carlos rend témoignage en vain contre soi-même'2,

Les vérités qu'il dit cèdent au stratagème;

Et dans le déshonneur qui l'accable aujourd'hui,

1. On pent opposer à cette noble piété filiale la sotte vanité du Glorieux de Destouches qui rougit de son père | et le fait rougir de lui :

J'entends ; la vanité me déclare à g'enoux. | Qu'un père infortune n'est pas digne de

!. On connaît la belle sècne de Tillotson apercevant son père à la porte [de son palais épiscopai et se jetant à

genoux pour le recevoir au milieu des valets qui veulent le chasser, comme aussi l'histoire de M. de Sully refusant de reconnaître sa mère sous les atours dont on l'a parée et se jetant dans ses bras aussitôt qu'il l'aperçoit sous ses habits de paysanne. Don Sanche n'est pas un moins noble tyne du respect filial, lui qui immole à sa piété plus qu'une mauvaise honte, la dernière espérance de son amour.

DON SANCHE D'ARM.uN

Les plus grands envieux l'en sauvent maigri'- lui. Il tempête, il menace, et bouillant de colère, Il crie à pleine voix qu'on lui rende son père; On tremble devant lui, sans croire son courroux; Et rien... Mais le voici qui vient s'en plaindre à vous.

Comment Carlos a-t-il vu ce véritable coup de foudre détruire les chimériques espérances qu'il avait un moment au moins caressées.' Avec une àme sereine et magnanime, en homme qui sait que la vraie noblesse s'acquiert plus sûrement par le mérite qu'elle ne se transmel par le sang. Son seul regret est d'avoir un instant écoulé la voix flatteuse de l'ambition, mais l'histoire de sa vie. qu'il retrace en quelques mots, est là pour témoigner combien toute pensée basse du moins lui fut toujours étrangère.

Hé bien, Madame, enfin on connaît ma naissance :

Voilà le digne fruit de mon obéissance.

J'ai prévu ce malheur, et l'aurais évité

Si vos commandements ne m' eussent arrêté.

Us m'ont livré, Madame, à ce moment funeste :

Et l'on m'arrache encor le seul bien qui me reste!

On me vole mon père, on le fait criminel!

On attache à son nom un opprobre éternel !

"Je suis fils d'un pêcheur, mais non pas d'un infâme;

La bassesse du sang ne va point jusqu'à l'àme1 :

Et je renonce aux noms de comte et de marquis

Avec bien plus d'honneur qu'aux sentiments de fils :

Rien n'en peut effacer le sacré caractère.

De grâce, commandez qu'on me rende mon père :

Ce doit leur être assez de savoir qui je suis

Sans m'accabler encor par de nouveaux ennuis

Si ma naissance est basse, elle est du moins sans tache; Puisque vous la savez, je veux bien qu'on la sache. Sanche, fils d'un pêcheur, et non d'un imposteur, De deux comtes jadis fut le libéi^ateur; Sanche, fils d'un pêcheur, mettait naguère en peine Deux illustres rivaux sur le choix de leur reine; Sanche, fils d'un pêcheur, tient encore en sa main De quoi faire bientôt tout l'heur d'un souverain :

1. Rien n'est plus poétique que de tels vers, pourtant si simples de tour et d'expression, si l'on prend la poésie au sens où Coleridge, non sans pro-

fondeur, la définissait « les mots les plus justes à la meilleure place pour rendre les plus nobles idées ».

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