ACTE I, SCÈNE V
CLÉONE
J'aurais cru les Romains un peu moins scrupuleux, Et la mort d'Annibal m'eût fait mal juger d'eux.
ARSINOÉ
Ne leur impute pas une telle injustice :
Un Romain seul l'a faite, et par mon artifice.
Rome l'eût laissé vivre, et sa légalité
N'eût point forcé les lois de l'hospitalité.
Savante à ses dépens de ce qu'il savoit faire1,
Elle le souffrait mal auprès d'un adversaire;
Mais quoique, par ce triste et prudent souvenir,
De chez Antiochus elle l'ait fait bannir,
Elle aurait vu couler sans crainte et sans envie
Chez un prince allié les restes de sa vie.
Le seul Flaminius2, trop piqué de l'affront
Que son père défait lui laisse sur le front;
Car je crois que tu sais que quand l'aigle romaine
Vit choir ses légions aux bords de Trasimène,
Flaminius son père en était général,
Et qu'il y tomba mort de la main d'Annibal.
Ce fils donc, qu'a pressé la soif de la vengeance,
S'est aisément rendu de mon intelligence :
L'espoir d'en voir l'objet entre ses mains remis
A pratiqué par lui le retour de mon fils3;
Par lui j'ai jeté Rome en haute jalousie
De ^e que Nicomède a conquis dans l'Asie,
Et de voir Laodice unir tous ses États,
Par l'hymen de ce prince, à ceux de Prusias :
Si bien que le sénat prenant un juste ombrage
D'un empire si grand sous un si grand courage,
Il s'en est fait nommer lui-même ambassadeur,
Pour rompre cet hymen, et borner sa grandeur4;
Et voilà le seul point où Rome s'intéresse.
2. Corneille confond dans tout le I cours de la pièce Flaminius, fils du consul romain vaincu par Annibal à Trasimène, avec Flamininut, ambassadeur
I de Rome à la cour de Prusias, et dojcile instrument de la politique vindi- Icative du sénat contre Annibal. Faute •d'ailleurs des plus heureuses, puisque IFlaininius sert ici ses rancunes domes-
tiques et prend à l'action en quelque sorte un intérêt personnel.
3. Entendez : l'espoir de voir l'objet de sa vengeance (Annibal) remis entre ses mains (les mains de Flaminius) a procuré, prâce à lui, le retour d'Attale. Plus bas : de ce que = de tout ce que