‹ Théâtre choisi (volume 2)Chapitre 395 sur 488 · ACTE II, SCÈNE I · texte numérisé non relu

ACTE II, SCÈNE I

Tout ce qu'il a fait parle au moment qu'il m'approche;

Et sa seule présence est un secret reproche : 420

Elle me dit toujours qu'il m'a fait trois fois roi;

Que je tiens plus de lui qu'il ne tiendra de moi;

Et que si je lui laisse un jour une couronne,

Ma tête eu porte trois que sa valeur me donne.

J'en rougis dans mon âme; et ma confusion, 4âS

Qui renouvelle et croit à chaque occasion,

Sans cesse offre à mes yeux cette vue importune.

Que qui m'en donne trois peut bien m'en ùter une;

Qu'il n'a qu'à l'entreprendre, et peut tout ce qu'il veut.

Juge, Araspe, où j'en suis, s'il veut tout ce qu'il peut1. 430

ARASPE

Pour tout autre que lui je sais comme2 * s'explique La règle de la vraie et saine politique.

Aussitôt qu'un sujet s'est rendu trop puissant, Encor qu'il soit sans crime, il n'est pas innocent3 : On n'attend point alors qu'il s'ose tout permettre; 43-:;

C'est un crime d'État que d'en pouvoir commettre; Et qui sait bien régner l'empêche prudemment De mériter un juste et plus grand châtiment, Et prévient, par un ordre à tous deux salutaire, Ou les maux qu'il prépare, ou ceux qu'il pourroit faire, V40 Mais, Seigneur, pour le prince, il a trop de vertu; Je vous l'ai déjà dit.

PRTJSIAS

Et m'en répondras-tu4?

Me seras-tu garant de ce qu'il pourra faire Pour venger Annibal, ou pour perdre son frère? Et le prends-tu pour homme à voir d'un œil "égal 445

Et l'amour de son frère, et la mort d'Annibal? ÎNon, ne nous flattons point, il court à sa vengeance; Il en a le prétexte, il en a la puissance;

plication : « L'orgueil ne veut pas devoir et l'amour-propre ne veut pas payer. »

1. On ne peut trop admirer comment le même poète qui a su faire parler les plus nobles héros a prêté en même temps un langage si naturel aux tyrans les plus lâches et les plus ombrageux.

Ce n'est pas seulement de Shakespeare, c'est de tout grand poète dramatique qu'il faut dire qu'il a dix mille anus.

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