‹ Théâtre choisi (volume 2)Chapitre 452 sur 488 · ROI DES LOMBARDS · texte numérisé non relu

ROI DES LOMBARDS

Tragédie

Pertharite, qu'on a coutume de mettre au nombre des plus mauvaises pièces de Corneille, doit être comptée, non sans doute parmi les plus heureuses, mais parmi les plus curieuses et les plus originales tentatives de son génie. Certes l'invraisemblance des caractères, le décousu et parfois l'obscurité de l'intrigue, les noms seuls des gothiques personnages mêlés à l'action, Garibalde et Unulphe, Grimoald et Rodelinde, en expliquent aisément la chute. Mais ce qui en fait le vif intérêt pour nous, c'est la ressemblance qu'offre le sujet avec quelques-unes des situations les plus dramatiques de Y Andr arnaque de Racine.

Edwige est abandonnée par Grimoald qui lui préfère sa captive Rode, linde, comme Hermione sera délaissée par Pyrrhus pour Andromaque.

Comme Hermione demandant à Oreste de la venger de Pyrrhus, Edwige somme Garibalde de prouver son amour par un crime :

1. Il ne fallait pas moius que cette habile et digne réplique de Flaminius pour faire pardonner à Corneille de l'avoir ramené sur la scène.

2. Prusias, avec la comique incohérence qui semble le caractériser de plus en plus, conclut une pièce qui se termine par le triomphe de Xicomède en célébrant les douceurs de l'alliance romaine. Il a la passion de

la servitude et il n'y reste pas moins fidèle qu'Harpagon retournant à sa cassette, ou le Joueur ruiné qui rêve encore une martingale. — On voit une fois de plus que loin d'être, comme on l'a dit naguère, un drame à panache et à fanfare, Xicomède doit être compté parmi les chefs-d'œuvre de la tragédie psychologique et proprement classique

434 ŒDIPE

Pour gagner mon amour il faut servir ma haine : A ce prix est le sceptre, à ce prix, une reine ; Et Grimoald puni rendra digne de moi Quiconque ose m "aimer, ou se veut faire roi.

Comme Pyrrhus, Grimoald sauvera de la moitié fils de sa captive, si elle accepte sa main; et, comme Andromaque, Kodelinde n'oppose que des refus à ses instances

...Cet effort est de telle nature.

Que la source en doit être à nos yeux toute pure. On dirait qu'un héros si grand, si renommé. Ne serait qu'un tyran s'il n'avait point aimé... Je te dois estimer, mais je te dois haïr... Garde donc ta conquête et me laisse ma gloire. Respecte d'un époux et l'ombre et la mémoire : Tu l'as chassé du trône et non pas de mon cœur.

Mais bientôt, loin de nous rappeler l'admirable caractère d'Andromaque, elle joue l'un des rôles de mère les plus faux et les plus odieux qui puissent être au théâtre : à Grimoald. qui la menace de tuer son fils, elle répond que non seulement elle le laisse libre de le frapper, mais qu'elle en sera ravie pour mieux voir éclater sa méchanceté, qu'elle-même, s'il le faut, l'aidera à assassiner son enfant, et -qu'ensuite elle consentira à épouser le meurtrier pour trouver l'occasion favorable de le faire périr :

Je veux donc t'épouser pour mieux servir ma haine, Et mieux choisir la place à te percer le cœur.

L'échec de Pertharite avertit Corneille qu'il était temps de sonner la retraite, et pendant les sept ans qu'il resta éloigné du théâtre, on sait qu'il employa ses loisirs à terminer une traduction déjà commencée de l'Imitation de Jésus-Christ en vers français.

ŒDIPE

Tragédie

Sollicité par le surintendant Fouquet de rentrer au théâtre, Corneille donna un Œdipe dont il nous est difficile aujourd'hui d'expliquer le

ŒDIPE

brillant sucrés : compliquer l'action par une intrigue savamment combinée, y introduire le froid amour de Thésée pour Dircé, dérober à nos yeux le spectacle d'OKdipe aveugle et ensanglanté, c'était gâte; à plaisir ce simple et terrible drame. On ne doit pas oublier cependant que c'est dans Œdipe que Corneille a plaidé en vers admirables la cause de cette liberté morale qui est comme le fond et l'essence de son théâtre

Quoi! la nécessité des vertus et des vices D'un astre impérieux doit suivre les caprices, Et Delphes malgré nous conduit nos actions Au plus bizarre effet de ses prédictions? L'àme est donc toute esclave. Une loi souveraine Vers le bien ou le mal incessamment l'entraîne; Et nous ne recevons ni crainte ni désir De cette liberté qui n'a rien à choisir, Attachés sans relâche à cet ordre sublime. Vertueux sans mérite et vicieux sans crime ! Qu'on massacre les rois, qu'on brise les autels, ('est la faute des dieux, et non pas des mortels! De toute la vertu sur la terre épandue Tout le prix à ces dieux, toute la gloire est due; Ils agissent en nous quand nous pensons agir; Alors qu'on délibère on ne fait qu'obéir; Et notre volonté n'aime, hait, cherche, évite, Que suivant que d'en haut leur bras la précipite!1

On reconnaît dans cette page d'une si nerveuse et si poétique éloquence le même raisonnement que Bossuet oppose aux fatalistes dans son Traité du Libre Arbitre : « Il n'y a personne qui ne conçoive qu'il ferait un crime exécrable d'ôter la vie à son bienfaiteur et encore plus à son propre père... ce qui nous fait entendre que nous sommes libres à nous déterminer d'un côté plutôt que d'un autre; et que si nous prenons un mauvais parti, nous devons nous l'imputer à nousmêmes. » Corneille allait plus loin encore. Longtemps avant les critiques les plus pénétrants de notre siècle, il semblait justement révoquer en doute la valeur esthétique de ce qu'on a nommé le fatum dans le théâtre des anciens. Personne encore avant lui n'avait agité et résolu, eu véritables vers, des questions d'un plus haut intérêt philosophique.

1. Qu'on oppose, comme l'a fait M. de Laprade, à cette belle apologie du libre arbitre, la définition que donne de lui-même tel personnage de Victor Hugo, Hernani. par exemple, quand il dit :

Je auit une force qui va,

Agent aveogle et >onrd de mystères funèbres ,

et l'on aura une des principales différences entre la tragédie classique et le drame romantique : l'un fon I une fatalité aveugle, l'autre sur la raison et le sentiment de la liberté.

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