‹ Théâtre choisi (volume 2)Chapitre 456 sur 488 · VIRIATE · texte numérisé non relu

VIRIATE

J'attendais votre nom après ces qualités.

L'amour de cette noble reine pour Sertorius a déjà donné une haute idée de la grandeur du héros : un admirable entretien politique entre Sertorius et Pompée va la mettie en pleine lumière.

SERTORIUS

SERTORIUS, POMPÉE, suite

SEKTORIUS

Seigneur, qui des mortels eût jamais osé croire Que la trêve à tel point dût rehausser ma gloire ! Qu'un nom à qui la guerre a fait trop applaudir. Dans l'ombre de la paix trouvât à s'agrandir! Certes, je doute encor si ma vue est trompée, Alors que dans ces murs je vois le grand Pompée; Et quand il lui plaira, je saurai quel bonheur Comble Sertorius d'un tel excès d'honneur.

POMPÉE

Deux raisons; mais, Seigneur, faites qu'on se retire, Afin qu'en liberté je puisse vous les dire. Sertorius et Pompée seuls.

POMPÉE

L'inimitié qui règne entre nos deux partis

N'y rend pas de l'honneur tous les droits amortis l.

Comme le vrai mérite a ses prérogatives,

Qui prennent le dessus des haines les plus vives.

L'estime et le respect sont des justes tributs

Qu'aux plus fiers ennemis arrachent les vertus;

Et c'est ce que vient rendre à la haute vaillance,

Dont je ne fais ici que trop d'expérience,

L'ardeur de voir de près un si fameux héros,

Sans lui voir dans la main piques ni javelots,

Et le front désarmé de ce regard terrible

Qui, dans nos escadrons, guide un bras invincible.

Je suis jeune et guerrier, et tant de fois vainqueur,

Que mon trop de fortune a pu m'enfler le cœur;

Mais (et ce franc aveu sied bien aux grands courages)

J'apprends plus contre vous par mes désavantages,

Que les plus beaux succès qu'ailleurs j'ai remportés,

Ne m'ont encor appris par mes prospérités.

Je vois ce qu'il faut faire, à voir ce que vous faites :

Les sièges, les assauts, les savantes retraites,

Bien camper, bien choisir à chacun son emploi.

1. Pompée, à l'époque où se passe l'action, n'est encore qu'un jeune général, moins distingué par ses exploits militaires que par la souplesse et la fertilité de ses idées ; l'admiration qu'il va faire éclater pour les vertus guer-

rières de Sertorius ne paraîtra pas d'une médiocre habileté, si l'on songe que celui qu'il s'agit de séduire vient de parler avec tant de complaisance de sa propre gloire.

SERT0R1US 443

Votre exemple est partout une étude pour moi1. Ah! si je vous pouvais rendre à la République, Que je croirais lui faire un présent magnifique! Et que j'irais, seigneur, à Rome avec plaisir. Puisque la trêve enfin m'en donne le loisir, Si j'y pouvais porter quelque faible espérance D'y conclure un accord d'une telle importance! Près de l'heureux Sylla ne puis-je rien pour vous? Et près de vous, Seigneur, ne puis-je rien pour tous?

SERTORITS

Vous me pourriez sans doute épargner quelque peine,

Si vous vouliez avoir l'àme toute romaine;

Mais avant que d'entrer en ces difficultés,

Souffrez que je réponde à vos civilités.

Vous ne me donnez rien par cette haute estime

Que vous n'ayez déjà dans le degré sublime :

La victoire attachée à vos premiers exploits,

Un triomphe avant l'âge où le souffrent nos lois,

Avant la dignité qui permet d'y prétendre,

Font trop voir quels respects l'univers vous doit rendre.

Si dans l'occasion je ménage un peu mieux

L'assiette du pays et la faveur des lieux,

Si mon expérience en prend quelque avantage,

Le grand art de la guerre attend quelquefois l'âge;

Le temps y fait beaucoup; et de mes actions

S'il vous a plu tirer quelques instructions,

Mes exemples un jour ayant fait place aux vôtres,

Ce que je vous apprends, vous l'apprendrez à d'antres;

Et ceux qu'aura ma mort saisis de mon emploi

S'instruiront contre vous, comme vous contre moi.

Quant à l'heureux Sylla, je n'ai rien à vous dire.

Je vous ai montré l'art d'affaiblir son empire;

Et si je puis jamais y joindre des leçons

Dignes de vous apprendre à repasser les monts,

.Je suivrai d'assez près votre illustre retraite

Pour traiter avec lui sans besoin d'interprète,

Et sur les bords du Tibre, une pique à la main,

Lui demander raison pour le peuple romain.

1. ( Où donc Corneille a-t-il appris ! sion Corneille substituait les termes l'art de la guerre? » demanda un jour propres du métier à la vague phraséo- Turenne, admirant avec quelle préci- | logie des stratégistes de théâtre.

SERTOUIUS

POMPÉE

De si hautes leçons, Seigneur, sont difficiles, Et pourraient vous donner quelques soins inutiles, Si vous faisiez dessein de me les expliquer, Jusqu'à m'avoir appris à les bien appliquer.

SERTORIUS

Aussi nie pourriez-vous épargner quelque peine, Si vous vouliez avoir l'âme toute romaine; Je vous l'ai déjà dit.

POMPÉE

Ce discours rebattu Lasserait une austère et farouche vertu. Pour moi, qui vous honore assez pour me contraindre A fuir obstinément tout sujet de m'en plaindre, Je ne veux rien comprendre en ces obscurités.

SERTORIUS

Je sais qu'on n'aime point de telles vérités;

Mais, Seigneur, étant seuls, je parle avec franchise;

Bannissant les témoins, vous me l'avez permise1.

Et je garde avec vous la même liberté

Que si votre Sylla n'avait jamais été.

Est-ce être tout Romain qu'être chef d'une guerre

Qui veut tenir aux fers les maîtres de la terre?

Ce nom, sans vous et lui, nous serait encor dû ;

C'est par lui, c'est par vous, que nous l'avons perdu.

C'est vous qui sous le joug traînez des cœurs si braves;

Ils étaient plus que rois, ils sont moindres qu'esclaves ;

Et la gloire qui suit vos plus nobles travaux

Ne fait qu'approfondir l'abîme de leurs maux;

Leur misère est le fruit de votre illustre peine;

Et vous pensez avoir l'âme toute romaine!

Vous avez hérité ce nom de vos aïeux;

Mais, s'il vous était cher, vous le rempliriez mieux2.

POMPÉE

Je crois bien le remplir quand tout mon cœur s'applique Aux soins de rétablir un jour la république; Mais vous jugez, Seigneur, de l'âme par le bras, Et souvent l'un paraît ce que l'autre n'est pas. Lorsque deux factions divisent un empire,

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