‹ Théâtre choisi (volume 2)Chapitre 94 sur 488 · L INFANTE · texte numérisé non relu

L INFANTE

Sèche tes pleurs, Chimène, et reçois sans tristesse Ce généreux vainqueur des mains de ta princesse.

D. RODRIGUE

Ne vous offensez point, Sire, si devant vous

l'n respect amoureux me jette à ses genoux.

Je ne viens point ici demander ma conquête ;

Je viens tout de nouveau vous apporter ma tète ' ,

Madame; mon amour n'emploiera point pour moi

Ni la loi du combat, ni le vouloir du Roi.

Si tout ce qui s'est fait est trop peu pour un père,

Dites par quels moyens il vous faut satisfaire.

Faut-il combattre encor mille et mille rivaux,

Aux deux bouts de la terre étendre mes travaux ,

Forcer moi seul un camp, mettre en fuite une armée,

Des héros fabuleux passer la renommée?

Si mon crime par là se peut enfin laver

J'ose tout entreprendre, et puis tout achever :

Mais si ce fier honneur, toujours inexorable,

Ne se peut apaiser sans la mort du coupable,

N'armez plus contre moi le pouvoir des humains:

Ma tète est à vos pieds, vengez-vous par vos mains;

Vos mains seules ont droit de vaincre un invincible ;

Prenez une vengeance à tout autre impossible ;

Mais du moins que ma mort suffise à me punir.

Ne me bannissez point de votre souvenir ;

Et puisque mon trépas conserve votre gloire *,

1. Cette offre trop répétée fatigue, niais elle n'a pas du ruoius le défaut de choquer comme la facétie légèrement féroce de l'auteur espagnol.

Chimène ayant demandé qu'on lui apportât la tète de Rodrigue , celui-ci se

présente en disant : o J'ai satisfait au vœu de Chimène : j'apporte la tète de Rodrigue. Mais elle est sur mes épaules, car Chimène n'a pas dit si elle la voulait vivante. »

Pour vous en revancher* conservez ma mémoire,

Et dites quelquefois , en déplorant mon sort :

« S'il ne m'avait aimée, il ne serait pas mort. » isoo

CHIMÈNE

Relève-toi, Rodrigue. Il faut l'avouer, Sire,

Je vous en ai trop dit pour m'en pouvoir dédire.

Rodrigue a des vertus que je ne puis haïr;

Et quand un roi commande on lui doit obéir.

Mais à quoi que déjà vous m'ayez condamnée, 1805

Pourrez- vous à vos yeux souffrir cet hyménée?

Et quand de mon devoir vous voulez cet effort * ,

Toute votre justice en est-eilc d'accord? - - ■ ' '

Si Rodrigue à l'État devient si nécessaire ,

De ce qu'il fait pour vous dois-je être le salaire, isio

Et me livrer moi-môme au reproche éternel

D'avoir trempé mes mains dans le sang paternel '?

D. FERNAND

Le temps assez souvent a rendu légitime

Ce qui semblait d'abord ne se pouvoir sans crime.

Rodrigue t'a gagnée, et tu dois être à lui. i8i,r;

Mais quoique sa valeur t'ait conquise aujourd'hui.

Il faudrait que. je fusse ennemi de ta gloire *

Pour lui donner sitôt le prix de sa victoire.

Cet hymen différé ne rompt* point une loi

Qui sans marquer de temps, lui destine ta foi. 1820

Prends un an, si tu veux, pour essuyer tes larmes.

Rodrigue, cependant il faut prendre les armes.

Après avoir vaincu les Maures sur nos bords,

Renversé leurs desseins, repoussé leurs efforts,

Va jusqu'en leur pays leur reporter la guerre, 1825

Commander mon armée , et ravager leur terre.

A ce seul nom de Cid ils trembleront d'effroi :

Ils t'ont nommé seigneur, et te voudront pour roi. g

Mais parmi tes hauts faits sois-lurixmjours fidèle : "

Reviens-en, s'il se peut, encor plus digne d'elle; 1830

Et par tes grands exploits fais-toi si bien priser,

Qu'il lui soit glorieux alors de t'épouser.

D. RODRIGUE

Pour posséder Chimène , et pour votre service ,

1. C'est le dernier mot de Chimène, I personne qui ne voie clairement qu'un et ce mot est un refus; mais il u'est | jour elle se laissera fléchir.

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