Théatre choisi
Pierre Corneille naquit à Rouen, en 1006, d'un maître des eaux et forêts. On le destinait au barreau; mais jamais la nature n'avait produit un homme si peu propre à cet état : outre que le jeune homme détestait cordialement tout ce qui s'appelle afl'aire, il était gauche, maladroit, et parlait avec difficulté. 11 ne manqua pas de perdre la première causequ'il entreprit de plaider; il sentit son incapacité et s'adonna à la poésie, qui lui souriait bien autrement. Il lit Mélite, sa première pièce: tout imparfaite qu'elle était, elle fut jouée avec un succès extraordinaire; et, sur la confiance qu'inspirait le jeune auteur, il se forma une bonne troupe de comédiens. Corneille fut alor? lancé dans la carrière qu'il a parcourue si glorieusement; mais il donna encore la Yeuvc, la Galerie du Palais, la Suivante, la Place Royale, Clitandre, et quelques autres pièces, avant de se montrer homme de génie. Médée annonça enfin un grand poète, et le Cid le fit briller dans toute sa gloire. Ce fut en 1636 que cette pièce fut jouée. Richelieu eut la petitesse d'être jaloux du triomphe de Corneille. Il souleva les auteurs contre ce chef-d'œuvre, et se mit à leur tète ; il ordonna à son académie d'en faire une critique, et fut mécontent de trouver la critique encore fort douce. Scudéri servit aussi sa jalousie, et osa devenir le censeur du père de la tragédie française. Corneille resta calme: le public, passionné pour son ouvrage, courut en foule l'admirer et l'a|iplaudir ; et ce fut ainsi qu'on le vengea. Cette pièce fit même une telle impression dans sa nouveauté, qu'on dit longtemps en proverbe: « Cela est beau comme le Cid l » Le poète avait une àme digne de son génie : il avait droit de se plaindre de Richelieu, et il ne le fit point, parce qu'il en avait reçu des bienfaits. A la mort du ministre, il se
M riERRE CORNEILLE,
contenta de faire ces quatre vers, qui expriment toute sa pensée à ce sujet :
Qu'on parle mal ou bien du fameux raniinal, Ma prose ni mes vers n'eu diront jamais rien ; Il m'a l'ait trop de bien pour en dire du mal ; Il ma fait trop de mal pour en dire du bien.
Trois ans afirés, un nouveau chef-d'œuvre conlirma sa g-loiie : les Uonurs parurent. La critique cette fois se tut: on vit qu'il n'était guère facile de faire trouver mauvais ce qui était admirable. Cinna ne laissa plus rien à désirer. Ce fut là l'époque brillante du génie de Gorneilie. il produisit encore l'olyewte, que les petits esprits de l'hôtel de Rambouillet critiquèrent et que la France applaudit. Fumpée lui succéda, et enfin, comme s'il étail réservé à noire jjoéte d'être aussi le père de la comédie française, le Menteur, imité de l'espagnol, donna l'idée d'une bonne pièce comique, et put servir de modèle à Molièie. Le dernier chef-d'œuvre «le notre poète fut liodo(june: on retrouve encore quehpie chose de son génie dans Héraciius, et .surtout dans une scène de Serloiius; mais il fut indigne de lui même dans les nombreuses pièces qu'il donna ensuite, et qui ne sont (qu'une preuve éclatante de la faiblesse de l'esjuil humain. On a dit de ce poète qu'il eut son aurore, son midi et son couchant. « Mais, fait observer Voltaire, on ne juge d'un grand homme que par ses chefsd'o'uvre, et non par ses fautes. Si ou ne le juge que par les pièces du temps de sa gloire, quel homme: quel sublime dans ses idées! quelle élévation de sentiments 1 quelle noblesse dans .ses portraits! quelle [>rofondeurde politique! quelle vérité! quelle force dans ses raisonnements! Chez lui les Romains parlent en Romains, les rois en rois; partout de la grandeur et de la majesté. On sent, en le lisant, qu'il ne puisait l'élévation de son génie que dans son âme. »
Corneille était d'un phvsique heureux, grand, un peu i-eplet, dune ligure agréable, avant la bouche fine, les yeux vifs, pleins de feu,' le nez ■grand, la physionomie, ouverte, des traits fort marqués et propres à être tnmsmis à la postérité flans une médaille ou un buste; mais tous ces
PIERRE CORNEILLE. Vil
avantages extérieurs étaient presque perdus par l'air simple, nu jilulôt commun, de ses manières : il paraissait avoir peu d'usage du monde, était vêtu ordinairement avec négligence, et sa conversation n'ajoutait guère à l'idée qu'inspirait sa personne : il parlait peu et sa prononciation était san*5 netteté: [)ersonne ne récitait ses vers avec j»lus de mauvaise grâce que lui-même. 11 crut un jour (pi'un jtoète de ses amis avait critiqué un de ses ouvrages au théâtre, et lui en lit des reproches. « dominent aurais-je pu, lui répon- » dit son ami, trouver à rediie a vos vers, dans » la houiln' d'un excellent acteur, après les avoir » trouvés admirahles lorscjue vous les barhouilliez » si mal vous-même? » C<' trait ne doit pas laire croira (pi'il avait de l'orgueil; seulement il connaissait sa valeur, le disait sans façon, et ne se gênait pas pour l'écrire; mais il écoutait avec plaisir les conseils, et savait se défier de ses forces. Le sentinient qui le faisait parler de luimême était une véritable bonhomie, qui n'offensait personne, parce ({u'on n'y voyait point de vanité. D'ailleurs, un homme comme lui pouvait dire avec une juste satisfaction de lui-même : J'ai fait le Cid, Ciniia, les Iloraces et Rodofjune.
Les qualités de l'âme étaient aussi belles en lui que celles du génie. H avait un frèie, homme de grand mérite aussi, mais dont la jîloire le céda infiniment à la sienne. Thomas Corneille, a-t-on dit, eût jtaru jilus grand, s'il eût été seul de son nom ; mais c'est |ilutùt la biillante réputation de Pieire qui a donné du lustre à la sienne. Ces doux honnnes ont oifert ce ([ue l'amitié fraternelle a de plus doux et de [dus rare: tous deux, étroitement unis, é|>ousèrent les deux sœurs; tous deux eurent le même nombre d'enfants ; tous deux habitèrent la même maison, et, ce qui est plus extraordinaire, tous deux fuient poètes et cependant amis. Après vingt-cinq ans de mariage ni l'un ni l'autre n'avait encore songé au partage du bien de leurs femmes, et il ne fut fait qu'à la mort du grand Corneille.
Les deux frères, quoique inégaux en génie, avaient tous deux une facilité étonnante à versifier. « Ma pièce est faite, disait Piei'ie : je n'ai plus