‹ Théatre choisi (volume 3)Chapitre 121 sur 373 · AUGUSTE, LIVIE · texte numérisé non relu

AUGUSTE, LIVIE

AUGUSTE

Madame, on me trahit, et la main qui me tue Hend sous mes déplaisirs ma constance battue. r,inna, Cinna le traître...

LIVIK.

Eiqdiorbe m'a tout dil, Seigneur, et j'ai pâli cent fois à ce récit. Mais écouteriez-vous les conseils d'une femme?

AUGUSTE

Hélas! de quel conseil est capable mon âme?

LIVlE.

Votre sévérité, sans pioduire aucun fruit,

Scig-neur, jusiju'à [)résent a fait beaucoup de bruit ;

Par les [leines d'un autre aucun ne s'intimide:

Salvidien à bas a soulevé Léjiide ;

Murène a succédé, Céjiion l'a suivi:

Le jour à tous les deux dans les tourments ravi

N'a point mêlé de crainte à lu fureur d'Égnace,

Dont (jinna maintenant ose prendre la place:

Et dans les plus bas rangs les noms les plus alqects

Ont voulu s'ennoblir par de si hauts projets.

Après avoir en vain puni leur insolence,

Essayez sur Cinna ce que peut la clémence;

Faites son châtiment de sa confusion,

Cherchez le plus utile en cette occasion;

Sa peine peut aigrir une ville animée;

Son pardon peut, servir à votre renommée ;

Et ceux que nos rigueurs ne font qu'etfaroucher

Peut-être à vos bontés se laisseront toucher.

AUGUSTE

Gagnons-les tout à fait en quittant cet empire Qui noui rend odieux, contre qui l'on conspire. J'ai trop par vos avis consulté là-dessus;

144 CI.NNA, TRAGÉDIE.

>'e m'en parlez jamais, je ne consulte plus.

Cesse de soupirer, Rome, pour ta franchise ; Si je t'ai mise aux fers, moi-même je les brise, Et te rends ton État, après l'avoir conquis. Plus paisible et plus grand que je ne te l'ai pris: Si tu me veux haïr, hais-moi sans plus rien feindre : Si tu me veux aimer, aime-moi sans me craindre: De tout ce qu'eut Svlla de puissance et d'honneur, Lassé comme il en fut, j'aspire à son bonheur.

LIVIE

Assez et trop longtemps son exemple vous flatte, Mais gardez que sur vous le contraire n'éclate; Ce bonheur sans pareil qui conserva ses jours Ne serait pas bonheur, s'il arrivait toujours.

AUGL'STE.

Ehbien ! s'il est trop grand, si j'ai tort d'y prétendre, J'abandonne mon sang à qui voudra l'épandre. Après un long orage il faut trouver un port; Et je n'en vois que deux, le repos, ou la mort.

LlVIE.

Quoi ! vous voulez quitter le fruit de tant de peines?

AUGL'STE.

Quoi! vous voulez garder l'objet de tant de haines?

LlVIE.

Seigneur, vous emporter à cette extrémité, C'est plutôt désespoir que générosité.

AUGUSTE

Régner et caresser une main si traîtresse, Au lieu de sa vertu, c'est montrer sa faiblesse.

LlVIE.

C'est régner sur vous-même, et, par un noble choix, Pratiquer la vertu la plus digne des rois.

AUGUSTE

Vous m'aviez bien promis des conseils d'une femme : Vous me tenez parole, et c'en sont là, madame.

Après tant d'ennemis à mes pieds abattus, Depuis vingt ans je règne, et j'en sais les vertus ; Je sais leur divers ordre, et de quelle nature Sont les devoirsd'un prince en cette conjoncture: Tout son peuple est blessé par un tel attentat. Et la seule pensée est un crime d'État, Une otfense qu'on fait à toute sa province Dont il faut qu'il la venge, ou cesse d'être prince.

LIVIE

Donnez moins de croyance à votre passion.

Page 1