‹ Théatre choisi (volume 3)Chapitre 140 sur 373 · ACTE I, SCÈNK · texte numérisé non relu

ACTE I, SCÈNK

Je l'aimai, Slratonice; il le méritait bien. Mais que sort le mérite où manque la fortune; L'un élait^rand en lui, l'autre faible et commune; Trop invincible obstacle, et dont trop rarement Triomphe auprèsd'un père un vertueux amant!

STRATONICE

La digne occasion d'une rare constance!

PALLINE.

Dis plutôt d'une indigne et folle résistance. Quelque fruit (pi'une tille en puisse recueillir, Ce n'est une vertu que pour qui veut faillir.

Parmi ce grand amour que j'avais pour Sévère, J'attendais un époux de la main de mon père. Toujours prête à le prendre; et jamais ma raison N'avoua de mes yeux l'aimable trahison : 11 possédait mon cœur, mesdésirs, ma pensée; Je ne lui cachais point combien j'étais blessée; Nous soupirions ensemble et pleurions nos mal-

[heurs.

Mais au lieu d'espérance il n'avait que des pleuis, Et malgré des soupirs si doux, si favorables, Mou père et mon devoir étaient inexorables. Enfin je quittai Rome et ce parfait amant. Pour suivre ici mon père en son gouvernement : Et lui, désespéré, s'en alla dans l'armée Chercher d'un beau tré]»as l'illustre renommée. Le reste, tu le sais. Mon abord en ces lieux Me fit voir Polyeucte, et je plus à ses yeux : Et comme il est ici le chef de la noblesse, Mon père fut ravi qu'il me prit pour maîtresse, Et par son alliance il se crut assuré D'être plus redoutable et plus considéré; Il approuva sa tiamme et conclut l'hyménée : Et moi, quand à son lit je me vis destinée. Je donnai par devoir à son afl'ection Tout ce que l'autre avait par inclination. Si tu peux en douter, juge-le par la crainte Dont en ce triste jour tu me vois l'àme atteinte.

STRATOMCE.

Elle fait assez voir à quel point vous l'aimez. Mais quel songe, après tout tient vos sens alarmés ?

PAULINE

Je l'ai vu cette nuit, ce malheureux Sévère,

La vengeance à la main, I'omI ardent de colère :

11 n'était point couvert de ces tristes lambeaux

168 POLYEUCTE, TRAGÉDIE CURÉTIENNË,

Qu'une ombre désolée emporte des tombeaux ; Il n'était point percé de ces coups pleins de i,'loiro Qui, letranchant sa vie, assurent sa mémoire; Il semblait triomphant, et tel que sur son char Victorieux dans Rome entre notre César.

Après un peu d'etfroi que m'a donné sa vue, « Porte à qui tu voudras la faveur qiù m'est due, » Ingrate, m'a-t-il dit; et ce Jour expiré, » Pleure à loisir l'époux que tu m'as préféré. » A. ces mots, j'ai frémi; mou àme s'est troublée ; Knsuite des chrétiens une impie assemblée, Pour avancer l'effet de ce discours fatal, A jeté Polyeucte aux pieds de son rival. Soudain à son secours j'ai réclamé mon père; liélas! c'est de tout |)oint ce qui me désespère. J'ai vu mon père même, un poignard à la main, Entrer le bras levé pour lui percer le sein : Là, ma douleur trop forte a brouillé ces images ; Le sang de Polyeucte a satisfait leurs rages. Je ne sais ni conmient ni quand ils l'ont tué, Mais je sais qu'à sa mort tous ont contribué. Voilà quel est mon songe.

STRATuNICE.

Il est vrai qu'il est triste ; Mais il faut que voire àme à ces frayeurs résiste : La vision, de soi, peut faire ({uelque horreur, Mais non pasvous donner une juste terreur, [un père Pouvez-vouscraindre un mort, pouvez-vous craindre Qui chérit votre époux, que voire époux révère, Et dont le juste choix vous a donnée à lui Pour s'en faire en ces lieux un ferme et sûr appui?

PAULINE

11 m'en a dit autant, et rit de mes alarmes; Maisjecrainsdes chrétiens les complots et les char- Et que sur mon époux leur troupeau ramassé [mes, Ne venge tant de sang que mon père a versé.

STRATONIC.E.

Leur secte est insensée, impie et sacrilège,

Et dans son sacrifice use de sortilège ;

Mais sa fureur ne va qu'à briser nos autels:

Elle n'en veut qu'aux ai(uix et non pas aux mortels.

Quehpic sévérité que sur eux on déploie,

Ils soutirent sans murmure, et meurent avec joie ;

FA depuis qu'on les traite en criminels d'État,

On ne peut les charger d'aucun assassinat.

Page 1