ACTE V, SCÈNE III
GÉRONTK.
De quel front cependant faut-il que je confesse Que ton elTronterie a surpris ma vieillesse, Qu'un homme de mon é'^'C a cm légèrement Ce ({u'un homme du tien dt'-bile impudemment ? Tu me fais donc servir de fable et de risée, Passer pour esprit faible et pour cervelle usée ! Mais dis-moi, le portais-Je à la crorgc un poignard? Voyais-tu violence ou courroux de ma {»art? Si quebpie aversion t'éloignait de Clarice, Quel besoin avais-tu dun si lâche artifice? Kt fiouvais-tu douter (jue mon consentement Ne dût tout accorder à ton contentement, Puisque mon indulgence, au dernier point venue. Approuvait à tes yeux l'hymen d'une inconnue? (le grand excès d'amour que je t"ai témoigné N'a point touché ton cœur, ou ne l'a point gagné: ingrat, tu mas f»ayé d'une impudente feinte, Kt tu n'as eu pour moi respect, amuur ni crainte. Va, je te désavoue.
DORANTE
Eh ! mon père, écoutez.
OKRONTE.
Quoi ? des contes en l'air et sur l'heure inventés?
DORANTE
Non, la vérité pure.
GÉRONTE
En est-il dans ta bouche ?
CLITON, bas, à Dorante.
Voici pour votre adresse une assez rude touche.
DORANTE
Épris d'une beauté qu'à peine j'ai pu voir Qu'elle a [iris sur mon âme un absolu pouvoir. De Lucrèce, en un mot vous la pouvez connaître
Dis vrai : je la connais, et ceux qui l'ont fait naître : Son père est mon ami.
DORANTE
Mon cœur en un moment Étant de ses regards charmé si puissamment. Le choix que vos bontés avaient fait de Clarice, Sitôt que je le sus, me parut un supplice ; Mais comme j'ignorais si Lucrèce et son sort Pouvaient avec le vôtre avoir quelque rapport, Je n'osai pas encor vous découvrir la ilamme
Que venaient ses beautésd'allumer dans mon âme; Et j'avais ignoré, Monsieur, jusqu'à ce jour, Que l'adresse d'esprit fût un crime en amour. Mais, si je vous osais demander quelque grâce, A présent que je sais et son bien et sa race, Je vous conjurerais, par les noeuds les plus doux Dont l'amour el le sang puissent munir a vous. De seconder mes vœux auprès de cette belle ; Obtenez-la d'un père, et je l'obtiendrai d'elle.
GÉKONTE.
Tu me fourbes encor.
DORANTE
Si vous ne m'en croyez, Croyez-en pour le moins Cliton que vous voyez ; 11 sait tout mon secret.
GÉRONTE
Tu ne meurs pas de honte Qu'il faille que de lui je fasse plus de compte. Et que ton père même, en doute de ta foi, Donne plus de croyance à ton valet qu'à toi. Écoute : je suis bon, et, malgré ma colère. Je veux encore un coup montrer un cœur de père ; Je veux encore un coup pour toi me hasarder. Je connais ta Lucrèce, et la vais demander ; Mais si de ton côté le moindre obstacle arrive...
DORANTE
Pour vousmieux assurer, souffrez que je vous suive.
GÉRONTE
Demeure ici, demeure, et ne suis point mes pas : Je doute, je hasarde, et je ne te crois pas. Mais sache que tantôt si pour cette Lucrèce Tu fais la moindre fourbe ou la moindre finesse, Tu peux bien fuir mes yeux, et ne me voir jamais : Autrement souviens-toi du serment que je fais : Je jure les rayons du jour qui nous éclaire Que tu ne mourras point quede lamain d'un père, Et que ton sang indigne à mes pieds répandu, Rendra. prompte justice à mon honneur perdu.