ACTE I, SCÈNE V
Elle vous traita lors de rivale odieuse,
l/impéluosité d'un premier mouvement
Engageait sa vengeance à ce dur traitement ;
Il fallait un prétexte à vaincre sa colère,
Il y fallait du temps, et, pour ne rien vous taire.
Quand je me dispensais à lui mal obéir,
Quand en votre l'aveui- je semltlais la trahir,
Peut-être qu'en son co'in" [ilus douce et repentie
Klle en dissimulait la nieilleure partie;
(]ue, se voyant tromper, elle fermait les yeux,
Et qu'un peu de pitié la satisfaisait mieux.
A présent que l'amour succède à la colère,
Elle ne vous voit [ihis qu'avec de yeux de mère ;
Et si de cet amour je la voyais sortir.
Je jure de nouveau de vous en avertir;
Vous savez comme quoi je vous suis toute ac(juise.
Le roi soulfrirait-il d'ailleurs quelque surprise?
RODOGfNE.
Qui que ce soit des deux qu'on couronne aujourd'iiui. Elle sera sa mère, et pourra tout sur lui.
LAOMCE.
Qui que ce soit des deux, je sais qu'il vous adore : Connaissant leur amour, pouvez-vous craindre en- RODOGiNE. [core?
Oui, je crains leur hymen, et d'être à l'un des deux.
LAONICE
Quoi! sont-ils des sujets indignes de vos feux?
RODOGUNE
Comme ils ont même sang avec pareil mérite, Un avantage égal pour eux me sollicite; Mais il est mal aisé, dans cette égalité. Qu'un esprit combattu ne penche d'un côté. Il est des nœuds secrets, il est des sympathies, Dont par le doux rapport les âmes assorties S'attachent Tune à l'autre, et se laissent piquer Par ces je ne sais quoi qu'on ne peut expliquer. C'est par là que l'un d'eux obtient la préférence; Je crois voir l'autre encor avec indiflérence ; Mais cette indiflérence est une aversion Lorsque je la compare avec ma passion.
Étrange eftet d'amour! incroyable chimère! Je voudrais être à lui si je n'aimais son frère ; Et le plus grand des maux toutefois que je crains, C'est que mon triste sort me livre entre ses mains.
34i RODOGL'NE, TRAGEDIE.
LAON'ICE
Ne pourrais-je servir une si belle flamme ?
BODOGLNE.
Ne crois pas en tirer le secret de mon âme : Quelque époux que le ciel veuille me destiner, C'est à lui pleinement que je veux me donner. De celui que je crains si je suis le partage, ic saurai laccepter avec môme visage ; Liiymen me le rendra précieux à son tour, Et fe devoir fera ce qu'aurait fait l'amour, Sans crainte qu'on reproche à mon humeur forcée Qu'un autre qu'un mari règne sur ma pensée.
LAONICE
Vous craignez que ma foi vous l'ose reprocher ?
RODÛGLNE.
Que ne puis-je à moi-même aussi bien le cacher 1
LAONICE
Quoi que vous me cachiez, aisément je devine ; Et, pour vous diie enfin ce que je m'imagine. Le prince.,.
RODOGUNE
Garde-toi de nommer mon vainqueur:
Ma rougeur trahirait les secrets de mon co?ur. Et je te voudrais mal de celle violence Que ta dextérité ferait à mon silence ; Même, de peur qu'un mot par hasard échappé Te fasse voir ce cœur et quels traits l'ont frappé. Je romps un entretien dont la suite me blesse. Adieu : mais souviens-loi que c'est sur ta promesse Que mon esprit reprend quelque tranquillité,
LAONICE
Madame, assurez-vous sur ma fidélité.