ACTE II, SCÈNE V. î
CURTACK.
Telle est notre misère, Le choix d'Albe et de Rome ùte toute douceur Aux noms jadis si doux de beau-frère et de sœur.
CAMILLE
Tu pourras donc, cruel, me présenter sa tète.
Et demander ma main pour prix de ta conquête !
CLRIACE.
Il n'y faut plus penser ; en l'état où je suis.
Vous aimer sans espoir, c'est tout ce que je puis.
Vous en pleurez, Camille?
CAMILLE
Il faut bien que je pleure :
Mon insensible amant ordonne que je meure ; Et quand l'hymen pour nous allume son tlambeau, Il l'éteint de sa main pour m'ouvrir le tombeau. Ce cœur impitoyable à me perte s'obstine, Et dit qu'il m'aime encore alors qu'il m'assassine. ccRLxcE. [cours 1
Que les pleurs d'une amante ont de puissants dis- Et qu'un bel œil est fort avec un tel secours ! Que mon cœur s'attendrit à cette triste vue ! Ma constance contre elle à regret s'évertue. N'attaquez plus ma gloire avec tant de douleurs, Et laissez-moi sauver ma vertu de vos pleurs ; Je sens qu'elle chancelle et défend mal la place. Plus je suis votre amant, moins je suis Curiace. Faible d'avoir déjà combattu l'amitié.
Vaincrait-elle à la fois l'amour et la pitié ? Allez, ne m'aimez plus, ne versez plus de larmes. Ou j'oppose l'otfense à de si fortes armes : Je me défendrai mieux contre votre courroux. Et, pour le mériter, je n'ai plus d'yeux pour vous : Vengez-vous d'un ingrat, punissez un volage. Vous ne vous montrez point sensible à cet outrage 1 Je n'ai plus d'yeux pour vous, vous en avez pour En faut-il plus encor ? je renonce à ma foi. [moi !
Rigoureuse vertu dont je suis la victime, Ne peux-tu résister sans le secours d'un crime ?
CAMILLE
Ne fais point d'autre crime, et j'atteste les dieux Qu'au lieu de t'en haïr, je t'en aimerai mieux ; Oui, je te chérirai, tout ingrat et perfide, Et cesse d'aspirer au nom de fratricide. Pourquoi suis-je Romaine, ou que n'es-tu Romain?
78 nORACE, TRAGEDIE.
Je te préparerais des lauriers de ma main : Je t'encouragerais, au lieu de te distraire ; Et je te traiterais comme j'ai fait mon frère. Héias ! j'étais aveu.ale en mes vœux aujourd'hui, J'en ai fait contre toi quand j'en ai fait pour lui. 11 revient ; quel malheur, si l'amhur de sa femme Ne peut non plus sur lui que le mien sur ton âme !