‹ Théâtre choisiChapitre 125 sur 263 · ACTE QUATRIÈME SCÈNE I. — ÉLIANTE, PHILINTE · texte numérisé non relu

ACTE QUATRIÈME SCÈNE I. — ÉLIANTE, PHILINTE

PHILINTE

Non, l’on n’a point vu d’âme à manier si dure,

Ni d’accommodement plus pénible à conclure :

En vain de tous côtés on l’a voulu tourner, Hors de son sentiment on n’a pu l’entraîner ;

Et jamais différend si bizarre, je pense,

N’avait de ces messieurs occupé la prudence.

« Non, messieurs, disait-il, je ne me dédis point,

« Et tomberai d’accord de tout, hors de ce point. « De quoi s’offense-t-il ? et que veut-il me dire ?

« Y va-t-il de sa gloire à ne pas bien écrire ?

« Que lui fait mon avis, qu’il a pris de travers ?

« On peut être honnête homme, et faire mal des vers.

« Ce n’est point à l'honneur que touchent ces matières. « Je le tiens galant homme en toutes les manières,

« Homme de qualité, de mérite et de cœur,

« Tout ce qu’il vous plaira, mais fort méchant auteur. « Je louerai, si l’on veut, son train et sa dépense,

« Son adresse à cheval, aux armes, à la danse;

« Mais, pour louer ses vers, je suis son serviteur ;

« Et, lorsque d’en mieux faire on n’a pas le bonheur,

« On ne doit de rimer avoir aucune envie,

« Qu'on n’y soit condamné sur peine de la vie. » Enfin, toute la grâce et l’accommodement

Où s’est avec effort plié son sentiment,

C’est de dire, croyant adoucir bien son style :

« Monsieur, je suis fâché, d’être si difficile;

« Et, pour l’amour de vous, je voudrais, de bon cœur,

« Avoir trouvé tantôt votre sonnet meilleur. »

Et dans une embrassade, on leur à, pour conclure,

Fait vite envelopper toute la procédure.

ÉLIANTE Dans ses façons d’agir il est fort singulier; Mais j'en fais, je l'avoue, un cas particulier; Et la sincérité dont son âme se pique À quelque chose en soi de noble et d’héroïque; C’est une vertu rare au siècle d’aujourd’hui, Et je la voudrais voir partout comme chez lui.

PHILINTE , Pour moi, plus je le vois, plus surtout je m'étonne De cette passion où son cœut s’abandonne.

De l’humeur dont le ciel a voulu le former, Je ne sais pas comment il s’avise d’aimer; Et je sais moins encor comment votre cousine Peut être la personne où son penchant l’incline.

ÉLIANTE Cela fait assez voir que l’amour, dans les cœurs, : : - é N'est pas toujours produit par un rapport d’humeuts ; Et toutes ces raisons de douces sympathies, Dans cet eremple-ci, se trouvent démenties.

PHILINTE Mais croyez-vous qu’on l’aime, aux choses qu’on peut voir ?

ÉLIANTE C’est un point qu’il n’est pas fort aisé de savoir. Comment pouvoir juger s’il est vrai qu’elle l’aime ? Son cœur de ce qu’il sent n’est pas bien sûr lui-même; Il aime quelquefois sans qu’il le sache bien, Et croit aimer aussi, parfois, qu’il n’en est rien.

PHILINTE Je crois que notre ami, près de cette cousine, Trouvera des chagrins plus qu’il ne s’imagine; Et, s’il avait mon cœur, à dire vérité, Il tournerait ses vœux tout d’un autre côté; Et, par un choix plus juste, on le verrait, madame, cr des bontés que lui montre votre âme.

ÉLIANTE Pour moi, je n’en fais point de façons, et je croi Qu'on doit sur de tels points être de bonne foi. Je ne m’oppose point à toute sa tendresse ; Au contraire, mon cœur pour elle s’intéresse; Et, si c’était qu’à moi la chose pût tenir, Moi-même à ce qu’il aime on me verrait l’unir. Mais, si dans un tel choix, comme tout se peut faire, Son amour éprouvait quelque destin contraire, S’il fallait que d’un autre on couronnît les feux, Je pourrais me résoudre à recevoir ses vœux; Et le refus souffert en pareille occurrence Ne m’y ferait trouver aucune répugnance.

PHILINTE Et moi, de mon côté, je ne m’oppose pas, Madame, à ces bontés qu’ont pour lui vos appas; Et lui-même, s’il veut, il peut bien vous instruire De ce que là-dessus j’ai pris soin de lui dire. Mais si, par un hymen qui les joindrait eux deux, Vous étiez hors d’état de recevoir ses vœux, Tous les miens tenteraient la faveur éclatante Qu’avec tant de bonté votre âme lui présente. Heureux si, quand son cœur s’y pourra dérober, Elle pouvait sur moi, madame, retomber !

ÉLIANTE Vous vous divertissez, Philinte.

301 LE MIS ANTHROPE

PHILINTE Non, madame, Et je vous parle ici du meilleur de mon âme.

J'attends l’occasion de m'’offrir hautement, Et, de tous mes souhaits, j’en presse le moment.

Page 1