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MOLIÈRE

COMÉDIE

fois sur la scène du Petit Bourbon le 18 novembre

1659 *; le succès en fut considérable. S’il est douteux, comme le conte Grimatest, qu’un vieillard se soit levé au parterre pour crier : « Courage, Molière! voilà de la bonne comédie », l’apostrophe, pour suspecte qu’elle soit, traduit du moins avec justesse l’impression du public, heureux d’applaudir une comédie dont le style était directement emprunté aux mœurs contemporaines et dont l’observation avait un fond de vérité indéniable. « Cet ouvrage, relate Donneau de Visé, à passé pout le plus charmant et le plus délicat qui aïît jamais paru sut le théâtre ». Et, à en croire Lotet et sa gazette, le succès des Précieuses laissa loin derrière lui celui de toutes les autres pièces contemporaines. La censure y aida encore, en suspendant, au lendemain de la première, les représentations. Reprise le 2 décembre,et quoique Molière eût doublé le prix des places (30 sols au lieu de 15 au parterre), la comédie fut jouée au Petit-Bourbon 44 fois (ce qui était, pour l’époque, considérable) jusqu’à Pâques 1660 **, Le 29 juillet de la même année, elle fut reptésentée à Vincennes devant le roi, qui goûta fort, dit-on, cette amusante satire de la littérature et du langage précieux.

L’ PRÉCIEUSES RIDICULES futent jouées pout la première

* On 2 prétendu que cette comédie avait été déjà jouée en province, par la troupe de Molière, mais aucun argument solide n’a pu être produit contre le témoignage de La Grange

qui tenait le « livre » de la troupe.

#** Elle fut jouée en outre cinq fois « en visite », c’est-à-dire privément, chez M. Le Tellier,

chez M. de Guénégault, chez Mme Sanguin pour M. le Prince, chez M. le Chevalier de Grammont, chez Mme la Maréchale de l’'Hospital.

Devant le succès obtenu par Molière, tant à la cour qu’à la ville, des critiques malveillants, tels que Somaïize, insinuèrent qu’il avait « copié » les Précieuses de l’abbé de Pure, données quelques années plus tôt aux Italiens : accusation qu'il nous est impossible de vérifier aujourd’hui, car nous ne possédons pas l’œuvre de l’abbé, mais qui est sans doute peu fondée, l’abbé n'ayant jamais protesté lui-même contre ce plagiat prétendu. Le rapprochement qu’on a fait par ailleurs entre l'intrigue des Précieuses et celle de /’Héritier ridicule de Scarron (1648), dont Molière jouait régulièrement le répertoire, semble mieux établi.

Toujours est-il qu’en portant sur la scène après d’Aubigny, l'abbé de Pure et Scarron, la satire d’une mode déclinante lancée par Mie de Rambouillet et limitée alors aux salons de Me de Scudéry, de Mme Aragonais, de Mie Lhéritier, Molière s’attira à la fois l’animosité des « précieuses » de la première génération et de la seconde. Un de leurs défenseurs publia le Cercle des Femmes savantes. La querelle fut vive : un inconnu écrivit un ballet sut la Déroute des Précieuses ; le théâtre du Marais joua /” Académie des Femmes ; la troupe de Molière donna par la suite la Vraie et la Fausse Prérieuse, et Somaïze exploita, en publiant maints ouvrages, le succès obtenu par Molière.

Le libraire Ribou, que n’étouffaient pas les scrupules, tenta de profiter de ce succès en se procurant une copie de la pièce et en prenant frauduleusement un privilège, que Molière eut juste le temps de faire annuler. L'ouvrage parut aux étalages, édité par G. de Luyne, à la fin de janvier 1660.

La comédie-farce des Précieuses avait porté à la « préciosité ridicule » un coup sévère, sinon décisif. Quand Molière fut revenu à la charge, en 1663, avec /a Critique de l’École des femmes, en 1672 avec les Femmes savantes, il y eut bien encore des cercles pour continuer les singeries de Cathos et de Magdelon, mais ce furent des cercles provinciaux. À Paris les « Précieuses » avaient changé de nom et se faisaient appeler les « Illustres »; leur affectation, déjà à son déclin, fut bientôt démodée. Ménage avait vu juste, qui, si l’on en croit un témoignage, aurait dit à Chapelain, au sortir du Petit-Bourbon : « Monsieur, nous apptouvions, vous et moi, toutes les critiques qui viennent d’être critiquées si finement ; il nous faudra maintenant brûler ce que nous avons adoté et adorer ce que nous avons brûlé ».

À la première représentation, Molière joua le personnage de Mascarille; Jodelet, le fameux Jodelet, transfuge du Marais celui du vicomte auquel il donna son nom. Mie de Brie, qui se prénommait Catherine, interptétait le rôle de Cathos: et Madeleine Béjart celui de Magdelon.

À la fin de 1936, cette comédie, dont le succès a toujours été vif, et où, deux siècles et demi après Molière, Coquelin

3 LES PRÉCIEUSES RJDICULES

cadet, Georges Berr et Brunot illustrèrent le rôle de Mascarille, avait été jouée 1043 fois au Théâtre-Français.

ÉDITION ORIGINALE : parue au début de février 1660, avec ptivilège du 20 janvier, chez Guillaume de Luyne, « libraire-juré au Palais, dans la salle des Merciers » et aussi chez Charles de Sercy et Claude Barbin.

TÉMOIGNAGES CONTEMPORAINS : Lotet, Muse historique, Lettre 48e du G décembre 1659, cf. éd. Daffis, t. IT, p. 137 (1878). — Me des Jardins (Mme de Villedieu), Récit en prose ef en vers de la farce des Précieuses (1660), réimptimé par E. Despois dans son éd. Les Œuvres de Molière. — La Grange, Registre, pp. 13 et 15. — Somaïze, préface des Véritables Précieuses et Dictionnaire des Précieuses (1660), éd. Livet, t. I, pp. 188-189 (1856). — Menagiana (1693), p. 251, t. I, éd. 1713. — Segraisiana, p. 172, Éd. 1723.

À CONSULTER : La Harpe, Lycée, 2° partie, 1, chap. 6 — Sainte- Beuve, Portraits littéraires, t. 1. — F. Hémon, Les Précieuses ridicules, dans son Cours de littérature, t. VI, Molière (1893). — Maurice Donnay, Molière, pp. 77-84.

Ce furent /es Précieuses qui mirent Molière en réputation. La pièce ayant eu l’approbation de tout Paris, on l’envoya à la Cour, qui était alors au voyage des Pyrénées, où elle fut très bien reçue; cela lui enfla le courage « Je n’ai plus que faire, dit-il, d'étudier Plaute et Térence, ni d’éplucher les fragments de Ménandre : je n’ai qu’à étudier le monde ».

Segraisiana.

Les Précieuses ridicules, quoique ce ne fût qu’un acte sans intrigue, firent une véritable révolution : l’on vit pour la première fois sur la scène le tableau d’un ridicule réel et la critique de la société, Le jargon des mauvais romans, qui était devenu celui du beau monde, le galimatias sentimental, le phébus des conversations, les compliments en métaphores et en énigmes, la gafanterie ampoulée, la richesse des jeux de mots, toute cette malheureuse dépense d’esprit pour n’avoit pas le sens commun, fut foudroyée d’un seul coup.

La Harpe, Lycée.

Pascal et Zs Précieuses ridicules, ce sont les deux grands précédents modernes, et les modèles de Despréaux. Pascal avait flétri le mauvais goût dans le sacré; Molière le frappait dans le profane,

Sainte-Beuve, Portraits littéraires.

Il prend à partie le Cyrus et la Célie, les romans de Mlle de Scudéry qu’il n’a pas pu lire jusqu’au bout... Élevé entre le Pont-Neuf et les Halles, il aime une langue naturelle, vive, franche, populaire; pour Jui comme pour Malherbe, les meilleuts juges de la langue sont les déchargeuts du Port-au-foin.

Maurice Donnay, Molière, p. 82, 1911.

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