SCÈNE II. — HARPAGON, VALÈRE, MAITRE JACQUES
HARPAGON Valère, aide-moi à ceci. Or çà, maître Jacques, approchezvous; je vous ai gardé pour le dernier.
MAÎTRE JACQUES
Fe Est-ce à votre cocher, monsieur, ou bien à votre cuisinier, {€ l que vous voulez parler ? car je suis l’un et l’autre. (4 LÉ: HARPAGON Le / C’est à tous les deux. Î MAÎTRE JACQUES unC
Mais à qui des deux le premier. G . à
HARPAGON
Au cuisinier. pa
MAÎTRE JACQUES AL VAN
Attendez donc, s’il vous plaît. (/ fe sa casaque de cocher LANV/,
et paraît vêtu en cuisinier.) pd HARPAGON
Quelle diantre de cérémonie est-ce là ?
MAÎTRE JACQUES
Vous n’avez qu’à parler.
HARPAGON Je me suis engagé, maître Jacques, à donner ce soir à
souper.
MAÎTRE JACQUES, à part.
Grande merveille !
HARPAGON Dis-moi un peu : nous feras-tu bonne chère ?
MAÎTRE JACQUES ww Oui, si vous me donnez bien de l’argent.
HARPAGON Que diable | toujours de l’argent! Il semble qu’ils n’aient ÿ) autre chose à dire : de l’argent, de l’argent, de l’argent. Ah! ils n’ont que ce mot à la bouche : de l’argent ! toujours parler ’argent! Voilà leur épée de chevet, de l’argent!
VALÈRE Je n’ai jamais vu de réponse plus impertinente que cellelà. Voilà une belle merveille de faire bonne chère avec bien de l’argent! c’est une chose la plus aisée du monde, et il n’y à si pauvre esprit qui n’en fit bien autant; mais,
w pour agir en habile homme, il faut parler de faire bonne © chère avec peu d’argent.
\ MAÎTRE JACQUES
Bonne chère avec peu d’argent|!
VALÈRE Oui.
MAÎTRE JACQUES, 4 l/alère.
Par ma foi, monsieur l’intendant, vous nous obligerez de nous faire voir ce secret, et de prendre mon office de cuisinier ; aussi bien vous mêlez-vous céans d’être le factoton.
HARPAGON Taisez-vous! Qu'est-ce qu’il nous faudra ?
MAÎTRE JACQUES Voilà monsieur votre intendant, qui vous fera bonne chère pour peu d’argent.
HARPAGON Haye! je veux que tu me répondes.
MAÎTRE JACQUES Combien serez-vous de gens à table ?
HARPAGON Nous serons huit ou dix; mais il ne faut prendre que huit. Quand il y a à manger pour huit, il y en a bien pour dix. VALÈRE Cela s’entend.
MAÎTRE JACQUES Eh bien, il faudra quatre grands potages et cinq assiettes. Potages. Entrées.
fs 369 L’'AVARE
HARPAGON Que diable! voilà pour traiter toute une ville entière.
(RL pre
HARPAGON, e# lui mettant la main sur la bouche. Ah! traître, tu manges tout mon bien.
MAÎTRE JACQUES Entremets...
HARPAGON Encore ? t
VALÈRE (0 Est-ce que vous avez envie de faire crever tout le monde EU) de
et monsieur a-t-il invité des gens pour les assassiner à force de mangeaille ? Allez-vous-en lire un peu les préceptes de la santé, et demander aux médecins s’il y a rien de plus préjudiciable à l’homme que de manger avec excès.
HARPAGON Il a raison.
VALÈRE Apprenez, maître Jacques, vous et vos pareils, que c’est un coupe-gorge qu’une table remplie de trop de viandes ; ue, pour se bien montrer ami de ceux que l’on invite, il Ci que la frugalité règne dans les repas qu’on donne; et que, suivant le dire d’un ancien, # faut manger pour vivre, el non pas vivre pour Manger.
HARPAGON Ah! que cela est bien dit! Approche, que je t’embrasse pour ce mot. Voilà la plus belle sentence que j'aie entendue de ma vie : 17 faut vivre pour manger, ef non pas manger pour vi. Non, ce n’est pas cela. Comment est-ce que tu dis.
VALÈRE Qu’ faut manger pour vivre, ef non pas vivre pour manger.
HARPAGON Oui. Entends-tu ? Qui est le grand homme qui a dit cela ?
Je ne me souviens pas maintenant de son nom.
HARPAGON Souviens-toi de m'écrire ces mots : je les veux faire
graver en lettres d’or sur la cheminée de ma salle. 26 M.
LP