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SCÈNE II. — MAITRE JACQUES, HARPAGON, LE COMMISSAIRE, SON CLERC

MAÎTRE JACQUES, 44 bout du théâtre, en se retournant du côté dont il sort.

Je m’en vais revenir. Qu’on me l’égorge tout à l’heure; qu’on me lui fasse griller les pieds ; qu’on me le mette dans l’eau bouillante, et qu’on me le pende au plancher.

HARPAGON Qui ? celui qui m’a dérobé ?

MAÎTRE JACQUES Je parle d’un cochon de lait que votre intendant me vient d'envoyer et je veux vous l’accommoder à ma fantaisie.

HARPAGON Il n’est pas question de cela; et voilà monsieur, à qui il faut parler d’autre chose.

LE COMMISSAIRE

Ne vous épouvantez point. Je suis homme à ne vous point scandaliser, et les choses iront dans la douceur.

MAÎTRE JACQUES Monsieur est de votre souper ?

LE COMMISSAIRE Il faut ici, mon cher ami, ne rien cacher à votre maître.

399 HAVARE

MAÎTRE JACQUES Ma foi, monsieur, je montrerai tout ce que je sais faire, et je vous traiterai du mieux qu’il me sera possible.

HARPAGON Ce n’est pas là l'affaire.

MAÎTRE JACQUES Si je ne vous fais pas aussi bonne chère que je voudrais, c’est la faute de monsieur votre intendant, qui m’a rogné les ailes avec les ciseaux de son économie.

HARPAGON Traître ! il s’agit d’autre chose que de souper; et je veux que tu me dises des nouvelles de l’argent qu’on m’a pris.

MAÎTRE JACQUES On vous a pris de l’argent ?

HARPAGON

Oui, coquin; et je m’en vais te faire pendre, si tu ne me

le rends!

LE COMMISSAIRE

Mon Dieu! ne le maltraitez point. Je vois à sa mine qu’il est honnête homme, et que, sans se faire mettre en prison, il vous découvrira ce que vous voulez savoir. Oui, mon ami, si vous nous confessez la chose, il ne vous sera fait aucun mal, et vous serez récompensé comme il faut par votre maître. On lui à pris aujourd’hui son argent; et il n’est pas que vous ne sachiez quelques nouvelles de cette affaire.

MAÎTRE JACQUES, 4 part.

Voici justement ce qu’il me faut pour me venger de notre intendant. Depuis qu’il est entré céans, il est le favori, on n’écoute que ses conseils ; et j’ai aussi sur le cœur les coups de bâton de tantôt.

HARPAGON

Qu’as-tu à ruminer ?

LE COMMISSAIRE

Laissez-le faire. Il se prépare à vous contenter; et je vous ai bien dit qu’il était honnête homme.

MAÎTRE JACQUES

Monsieur, si vous voulez que je vous dise les choses, je

crois que c’est monsieur votre cher intendant qui a fait le

coup.

HARPAGON Valère ?

MAÎTRE JACQUES Oui.

HARPAGON Lui! qui me paraît si fidèle ?

MAÎTRE JACQUES Lui-même. Je crois que c’est lui qui vous a dérobé.

Et sur quoi le crois-tu ?

MAÎTRE JACQUES Sur quoi ?

HARPAGON

Oui.

MAÎTRE JACQUES Je le crois. sur ce que je le crois.

LE COMMISSAIRE Mais il est nécessaire de dire les indices que vous avez.

HARPAGON L’as-tu vu rôder autour du lieu où j’avais mis mon argent ?

MAÎTRE JACQUES Oui, vraiment. Où était-il, votre argent ?

HARPAGON Dans le jardin.

MAÎTRE JACQUES Justement je l’ai vu rôder dans le jardin. Et dans quoi est-ce que cet argent était ?

HARPAGON Dans une cassette.

MAÎTRE JACQUES Voilà l’affaire. Je lui ai vu une cassette.

HARPAGON Et cette cassette, comment stèle faite ? Je verrai bien si c’est la mienne.

MAÎTRE rs

Comment est-elle faite ?

Oui.

MAÎTRE JACQUES Elle est faite. elle est faite comme une cassette,

LE COMMISSAIRE

Cela s'entend. Mais dépeignez-la un peu, pour voir. MAÎTRE JACQUES

C’est une grande cassette.

HARPAGON Celle qu’on m’a volée est petite.

MAÎTRE JACQUES Eh! oui, elle est petite, si on veut le prendre par là; mais je l’appelle grande pour ce qu’elle contient.

LE COMMISSAIRE Et de quelle couleur est-elle ?

MAÎTRE JACQUES De quelle couleur ?

LE COMMISSAIRE Oui.

MAÎTRE JACQUES Elle est de couleur... là, d’une certaine couleur... Ne sauriez-vous m'aider à dire ?

HARPAGON Euh?

MAÎTRE JACQUES N'est-elle pas rouge ?

Non, grise.

MAÎTRE JACQUES Eh! oui, gris-rouge; c’est ce que je voulais dire.

HARPAGON Il n’y a point de doute; c’est elle assurément. Écrivez, monsieur, écrivez sa déposition. Ciel! à qui désormais se fier ? Il ne faut plus jurer de rien; et je crois, après cela, que je suis homme à me voler moi-même.

MAÎTRE JACQUES, 4 Harpagon.

Monsieur, le voici qui revient. Ne lui allez pas dite, au moins, que c’est moi qui vous ai découvert cela. Fe

SCÈNE III.— VALÈRE, HARPAGON, LE COMMISSAIRES SON CLERC, MAITRE JACQUES HARPAGON Approche, viens confesser l’action la plus noire, l'attentat le plus horrible qui jamais ait été commis.

VALÈRE Que voulez-vous, monsieur ?

HARPAGON Comment, traîtrel tu ne rougis pas de ton crime ? VALÈRE De quel crime voulez-vous donc parler ?

HARPAGON De quel crime je veux parler, infâme! comme si tu ne! savais pas ce que je veux dire ? C’est en vain que tu prétendrais de le déguiser ; l’affaire est découverte, et l’on vient de m’apprendre tout. Comment abuser ainsi de ma bonté, et

s’introduire exprès chez moi pour me trahir,pour me jouer un tour de cette nature ?

VALÈRE Monsieur, puisqu’on vous a découvert tout, je ne veux point de détours, et vous nier la chose,

MAÎTRE JACQUES, à part.

Oh! oh! Aurais-je deviné sans y penser ?

VALÈRE C'était mon dessein de vous en parler, et je voulus attendre pour cela des conjonctures favorables ; mais, puisqu’il est ainsi, je vous conjure de ne vous point fâcher et de vouloir entendre mes raisons.

HARPAGON Et quelles belles raisons peux-tu me donner, voleur infâme | VALÈRE Ah! monsieur, je n’ai pas mérité ces noms. Il est vrai que j’ai commis une offense envers vous ; mais, après tout, ma faute est pardonnable.

HARPAGON

Comment! pardonnable ? Un guet-apens, un assassinat de la sorte!

VALÈRE De grâce, ne vous mettez point en colère. Quand vous m'aurez oui, vous verrez que le mal n’est pas si grand que vous le faites.

Le mal n’est pas si grand que je le fais! Quoi! mon sang, mes entrailles, pendard!

. VALÈRE Votre sang, monsieur, n’est pas tombé dans de mauvaises mains. Je suis d’une condition à ne lui point faire de tort; et il n’y a rien, en tout ceci, que je ne puisse bien réparer.

HARPAGON C’est bien mon intention, et que tu me restitues ce que tu m'as ravi.

VALÈRE Votre honneur, monsieur, sera pleinement satisfait.

HARPAGON Il n’est pas question d’honneur là dedans. Mais, dis-moi qui t’a porté à cette action ?

VALÈRE Hélas ! me le demandez-vous ?

HARPAGON Oui, vraiment, je te le demande!

VALÈRE

Un dieu qui porte les excuses de tout ce qu’il fait faire, PAmour.

HARPAGON L'Amour ?

VALÈRE Oui.

HARPAGON Bel amour, bel amour, ma foi, l’amour de mes louis d’otl VALÈRE

Non, monsieur, ce ne sont point vos richesses qui m ont tenté; ce n’est pas cela qui m’a ébloui; et je proteste de ne prétendre rien à tous vos biens, pourvu que vous me laissiez celui que j’ai.

HARPAGON Non ferai, de par tous les diables ; je ne te le laisserai pas. Mais voyez er insolence de vouloir retenir le vol qu’il m'a fait.

VALÈRE Appelez-vous ça un vol ?

HARPAGON Si je l'appelle un vol ? un trésor comme celui-là |

VALÈRE C’est un trésor, il est vrai, et le plus précieux que vous ayez, sans doute ; mais ce ne sera pas le perdre que de me le laisser. Je vous le demande à genoux, ce trésor plein de charmes ; et pour bien faire, il faut que vous me l’accordiez.

HARPAGON Je n’en ferai rien. Qu'est-ce à dire cela ?

VALÈRE Nous nous sommes promis une foi mutuelle, et avons fait serment de ne nous point abandonner.

HARPAGON Le serment est admirable, et la promesse plaisante!

VALÈRE Oui, nous nous sommes engagés d’être l’un à l’autre à jamais.

HARPAGON Je vous en empêcherai bien, je vous assure!

Rien que la mort ne nous peut séparer. C’est être bien endiablé après mon argent!

VALÈRE Je vous ai déjà dit, monsieur, que ce n’était point l’intérêt qui m'avait poussé à faire ce que j’ai fait. Mon cœur n’apoint agi par les ressorts que vous pensez, et un motif plus noble m'a inspiré cette résolution. “ HARPAGON Vous verrez que c’est par charité chrétienne qu’il veut avoir mon bien! Mais j’y donnerai bon ordre; et la justice, pendard effronté, me va faire raison de tout.

VALÈRE Vous en userez comme vous voudrez, et me voilà prêt à souffrir toutes les violences qu’il vous plaira; mais je vous prie de croire au moins que, s’il y a du mal, ce n’est que moi qu’il en faut accuser, et que votre fille, en tout ceci, n’est aucunement coupable.

HARPAGON Je le crois bien, vraiment! il serait fort étrange que ma fille eût trempé dans ce crime. Mais je veux ravoir mon affaire, et que tu me confesses en quel endroit tu me l’as enlevée.

VALÈRE Moi ? je ne l’ai point enlevée ; et elle est encore chez vous.

HARPAGON, bas à part.

O ma chère cassette | (Hawr.) Elle n’est point sortie de ma maison.

VALÈRE Non, monsieur.

HARPAGON Eh! dis-moi donc un peu : tu n’y as point touché ?

Moi y toucher! Ah! vous lui faites tort, aussi bien qu’à moi; et c’est d’une ardeur toute pure et respectueuse que j'ai brûlé pour elle.

HARPAGON, à part.

Brûlé pour ma cassette! |

VALÈRE

J'aimerais mieux mourir que de lui avoir fait paraître aucune pensée offensante : elle est trop sage et trop honnête pour cela. , d

HARPAGON, & Part.

Ma cassette trop honnête!

VALÈRE

Tous mes désirs se sont bornés à jouir de sa vue; et rien de criminel n’a profané la passion que ses beaux yeux m'ont inspirée.

HARPAGON, &4 part.

Les beaux yeux de ma cassette! Il parle d’elle comme un

amant d’une maîtresse.

VALÈRE Dame Claude, monsieur, sait la vérité de cette aventure; et elle peut vous rendre témoignage.

HARPAGON Quoi! ma servante est complice de l'affaire ?

Oui, monsieur : elle a été témoin de notre engagement ; et c’est après avoir connu l’honnêteté de ma flamme qu’elle m’a aidé à persuader votre fille de me donner sa foi et recevoir la mienne.

HARPAGON, &4 part.

Eh! est-ce que la peur de la justice le fait extravaguer ? (A Valère.) Que nous brouilles-tu ici de ma fille ? VALÈRE Je dis, monsieur, que j’ai eu toutes les peines du monde à faire consentir sa pudeur à ce que voulait mon amour.

HARPAGON La pudeur de qui ? !

VALÈRE De votre fille ; et c’est seulement depuis hier qu’elle a pu se résoudre à nous signer mutuellement une promesse de matiage.

HARPAGON Ma fille t’a signé une promesse de mariage ?

VALÈRE Oui, monsieur, comme, de ma part, je lui en ai signé une. HARPAGON O ciel! autre disgrâce!

k MAÎTRE JACQUES, 44 commissaire.

Écrivez, monsieur, écrivez.

HARPAGON Rengrégement de mal! surcroît de désespoir! (4x rommissaire.) Allons, monsieur, faites le dû de votre charge, et dressez-lui-moi son procès comme larron et comme suborneur. | MAÎTRE JACQUES Comme larron et comme suborneur.

VALÈRE

Ce sont des noms qui ne me sont point dus; et quand on saura qui je suis.

407 LŸ4 VARE

SCÈNE IV.— ÉLISE, MARIANE, FROSINE, HARPAGON, VALÈRE, MAITRE JACQUES, LE COMMISSAIRE, SON CLERC.

HARPAGON

Ah! fille scélérate! fille indigne d’un père comme moil c’est ainsi que tu pratiques les leçons que je t’ai données ? Tu te laisses prendre d’amour pour un voleur infime, et tu lui engages ta foi sans mon consentement! Mais vous serez trompés l’un et l’autre. (A Éfise.) Quatre bonnes murailles me répondront de ta conduite; (à Va/ère) et une bonne potence, pendard effronté, me fera raison de ton audace!

VALÈRE

Ce ne sera point votre passion qui jugera l’affaire, et l’on

m'écoutera, au moins, avant que de me condamner. HARPAGON

Je me suis abusé de dire une potence; et tu seras roué tout vif!

ÉLISE, à genoux devant son père.

‘Ah! mon père, prenez des sentiments un peu plus humains, je vous prie, et n’allez point pousser les choses dans les dernières vioiences du pouvoir paternel. Ne vous laissez point entraîner aux premiers mouvements de votre passion, et donnez-vous le temps de considérer ce que vous voulez faire. Prenez la peine de mieux voir celui dont vous vous offensez. Il est tout autre que vos yeux ne le jugent ; et vous trouverez moins étrange que je me sois donnée à lui, lorsque vous saurez que, sans lui, vous ne m’auriez plus il y à longtemps. Oui, mon père, c’est celui qui me sauva de ce grand péril que vous savez que je courus dans l’eau, et à qui vous devez la vie de cette même fille dont...

HARPAGON | Tout cela n’est rien; et il valait bien mieux pour moi qu’il te laissât noyer que de faire ce qu’il a fait. - ÉLISE Mon père, je vous conjure par l’amour paternel, de me.

Non, non; je ne veux rien entendre, et il faut que la justice fasse son devoir.

MAÎTRE JACQUES, 4 pari.

Tu me payeras mes coups de bâton!

FROSINE, @ part.

Voici un étrange embarras |

SCÈNE V.— ANSELME, HARPAGON, ÉLISE, MARIANE, FROSINE, VALÈRE, MAITRE JACQUES, LE COMMIS- SAIRE, SON CLERC.

ANSELME Qu'est-ce, seigneur Harpagon ? je vous vois tout ému.

HARPAGON Ah! seigneur Anselme, vous me voyez le plus infortuné de tous les hommes ; et voici bien du trouble et du désordre au contrat que vous venez fairel On m’assassine dans le bien, on m’assassine dans l’honneur; et voilà un traître, un scélérat, qui a violé tous les droits les plus saints, qui s’est coulé chez moi sous le titre de domestique, pour me dérober mon argent et pour me suborner ma fille! VALÈRE Qui songe à votre argent, dont vous me faites un galimatias ?

HARPAGON Oui, ils se sont donné l’un à l’autre une promesse de mariage. Cet affront vous regarde, seigneur Anselme; et c'est vous qui devez vous rendre partie contre lui et faire toutes les poursuites de la justice à vos dépens, pour vous venger de son insolence.

ANSELME Ce n’est pas mon dessein de me faire épouser par force et de rien prétendre à un cœur qui se serait donné; mais pour vos intérêts, je suis prêt à les embrasser ainsi que les miens propres.

Voilà monsieur, qui est un honnête commissaire, qui n’oubliera rien, àce qu’il m’a dit, de la fonction de son office. (A4 commissaire, montrant Valère.) Chargez-le comme il faut, monsieur, et rendez les choses bien criminelles.

VALÈRE Je ne vois pas quel crime on me peut faire de la passion que j’ai pour votre fille, et le supplice où vous croyez que je puisse être condamné pour notre engagement, lorsqu'on saura ce que je suis.

409 HAVARE

HARPAGON

Je me moque de tous ces contes ; et le monde aujourd’hui n’est plein que de ces larrons de noblesse, que de ces imposteurs qui tirent avantage de leur obscurité, et s’habillent insolemment du premier nom illustre qu’ils s’avisent de prendre.

VALÈRE

Sachez que j’ai le cœur trop bon pour me parer de quelque chose qui ne soit point à moi, et que tout Naples peut rendre témoignage de ma naissance.

ANSELME

Tout beau! prenez garde à ce que vous allez dire. Vous

risquez ici plus que vous ne pensez; vous parlez devant un

homme à qui tout Naples est connu, et qui peut aisément voir clair dans l’histoire que vous ferez.

VALÈRE, 6 mettant fièrement son chapeau.

Je ne suis point homme à rien craindre ; et, si Naples vous est connu, vous savez qui était don Thomas d’Alburci.

ANSELME Sans doute, je le sais ; et peu de gens l’ont mieux connu que moi.

HARPAGON Je ne me soucie ni de don Thomas ni de don Martin.

ANSELME De grâce, laissez-le parler; nous verrons ce qu’il en veut dire.

VALÈRE Je veux dite que c’est lui qui m’a donné le jour. ANSELME Lui?

VALÈRE Oui.

ANSELME

Allez, vous vous moquez. Cherchez quelque autre histoire qui vous puisse mieux réussir, et ne prétendez pas vous sauvet sous cette impostute.

VALÈRE

Songez à mieux parler. Ce n’est point une impostute, et

je n’avance rien ici qu’il ne me soit aisé de justifier.

ANSELME Quoi! vous osez vous dire fils de don Thomas d’Alburci ?

VALÈRE Oui, je lose ; et je suis prêt de soutenir cette vérité contre qui que ce soit. ANSELME L’audace est merveilleuse! Apprenez, pour vous confondre, qu’il y a seize ans, pour le moins, que l’homme dont vous nous parlez périt sur mer avec ses enfants et sa femme, en voulant dérober leur vie aux cruelles persécutions qui ont accompagné les désordres de Naples, et qui en firent exiler plusieurs nobles fainilles.

VALÈRE Oui; mais apprenez, pour vous confondre, vous, que son fils, Âgé de sept ans, avec un domestique, fut sauvé de ce naufrage par un vaisseau espagnol; et que ce fils sauvé est celui qui vous parle. Apprenez que le capitaine de ce vaisseau, touché de ma fortune, prit amitié pour moi; qu’il me fit élever comme son propre fils, et que les armes furent mon emploi dès que je m’en trouvai capable; que j’ai su depuis peu que mon père n'était point mort, comme je l’avais toujouts cru; que, passant ici pour l’aller chercher, une aventure, par le ciel concertée, me fit voir la charmante Élise; que cette vue me rendit esclave de ses beautés, et que la violence de mon amour et les sévérités de son père me firent prendre la résolution de m'’introduire dans son logis et d'envoyer un autre à la quête de mes parents.

ANSELME Mais quels témoignages encore, autres que vos paroles, nous peuvent assurer que ce ne soit point une fable que vous ayez bâtie sur une vérité ?

VALÈRE Le capitaine espagnol; un cachet de rubis qui était à mon père ; un bracelet d’agate que ma mère m'avait mis au bras; le vieux Pedro, ce domestique qui se sauva avec moi du naufrage.

MARIANE Hélas ! à vos paroles je puis ici répondre, moi, que vous n’imposez point ; et tout ce que vous dites me fait connaître clairement que vous êtes mon frère.

fi IS AVARE

VALÈRE Vous, ma sœur ?

Oui. Mon cœur s’est ému dès le moment que vous avez ouvert la bouche, et votre mère, que vous allez ravir, m’a mille fois entretenue des disgrâces de notre famille. Le ciel ne nous fit point aussi périr dans ce triste naufrage ; mais il ne nous sauva la vie que par la perte de notre liberté, et ce furent des corsaires qui nous recueillirent, ma mère et moi, sur un débris de notre vaisseau. Après dix ans d’esclavage, une heureuse fortune nous rendit notre liberté, et nous retournâmes dans Naples, où nous trouvâmes tout notre bien vendu, sans y pouvoir trouver des nouvelles de notre père. Nous passâmes à Gênes, où ma mère alla ramasser quelques malheureux restes d’une succession qu’on avait déchirée ; et de là, fuyant la barbare injustice de ses parents, elle vint en ces lieux, où elle n’a presque vécu que d’une vie languissante.

ANSELME

O ciel! quels sont les traits de ta puissance let que tu fais

bien voir qu’il n’appartient qu’à toi de faire des miracles!

Embrassez-moi, mes enfants ;et mêlez tous deux vos transports à ceux de votre père.

VALÈRE Vous êtes notre père!

MARIANE C’est vous que ma mère a tant pleuré ?

ANSELME Oui, ma fille ; oui, mon fils ;je suis don Thomas d’Alburci, que le ciel garantit des ondes avec tout l’argent qu’ilpottait, et qui, vous ayant tous crus motts durant plus de seize ans, se préparait après de longs voyages, à chercher dans l’hymen h une douce et sage personne la consolation de quelque nouvelle famille. Le peu de sûreté que j’ai vu pour ma vie à retourner à Naples m’a fait y renoncer pour toujours; et, ayant su trouver moyen d’y faire vendre ce que j’y avais, je me suis habitué ici, où, sous le nom d’Anselme, j’ai voulu m'éloigner des chagrins de cet autre nom qui m’a causé tant de traverses.

HARPAGON C’est là votre fils ?

ANSELME Oui.

HARPAGON

Je vous prends à partie pour me payer dix mille écus qu’il m’a volés.

ANSELME Luil vous avoir volé ?

HARPAGON Lui-même.

VALÈRE Qui vous dit cela ?

HARPAGON Maître Jacques.

VALÈRE

C’est toi qui le dis?

MAÎTRE JACQUES Vous voyez que ie ne dis rien.

HARPAGON Oui. Voilà monsieur le commissaire qui a reçu sa déposition.

VALÈRE Pouvez-vous me-croire capable d’une action si lâche ?

Capable ou non capable, je veux revoir mon argent.

SCÈNE VI. — CLÉANTE, VALÈRE, MARIANE, ÉLISE, FROSINE, HARPAGON, ANSELME, MAITRE JACQUES, LA FLÈCHE, LE COMMISSAIRE, SON CLERC.

CLÉANTE .Ne vous tourmentez point, mon père, et n’accusez personne. J'ai découvert des nouvelles de votre affaire; et je viens ici pour vous dire que, si vous voulez vous résoudre à me laisser épouser Mariane, votre-argent vous sera rendu.

HARPAGON Où est-il ?

CLÉANTE Ne vous en mettez point en peine. Il est en lieu dont je

réponds ; et tout ne dépend que de moi. C’est à vous de me dire à quoi vous vous déterminez;et vous pouvez choisir, ou de me donner Mariane, ou de perdre votre cassette.

HARPAGON

N’en a-t-on rien Ôté ?

CLÉANTE

Rien du tout. Voyez si c’est votre dessein de souscrire à ce mariage, et de joindre votre consentement à celui de sa mère, qui lui laisse la liberté de faire un choïx entre nous deux.

MARIANE, 4 Cléante.

Mais vous ne savez pas que ce n’est pas assez que ce consentement : et que le ciel (#o#frant V’alère), avec un frère que vous voyez, vient de me rendre un père (wonétrant Anselme), dont vous avez à m’obtenir.

ANSELME Le ciel, mes enfants, ne me redonne point à vous pour être contraire à vos vœux. Seigneur Harpagon, vous jugez bien que le choix d’une jeune personne tombera sur le fils plutôt que sur le père; allons, ne vous faites point dire ce qu’il n’est pas nécessaire d’entendre, et consentez, ainsi que moi, à ce double hyménée.

HARPAGON Il faut, pour me donner conseil, que je voie ma cassette. CLÉANTE Vous la verrez saine et entière:

HARPAGON Je n’ai point d’argent à donner en mariage à mes enfants. ANSELME Eh bien, j’en ai pour eux ; que cela ne vous inquiète point. HARPAGON Vous obligerez-vous à faire tous les frais de ces deux mariages ?

ANSELME Oui, je m’y oblige. Êtes-vous satisfait ?

HARPAGON Oui, pourvu que, pour les noces, vous me fassiez faire un habit.

ANSELME D'accord. Allons jouir de l’ailégresse que cet heureux jour nous présente.

LE COMMISSAIRE Holà! messieurs, holà! Tout doucement, s’il vous plaît. Qui me payera mes écritures ?

HARPAGON Nous n’avons que faire de vos écritures.

LE COMMISSAIRE Oui ! mais je ne prétends pas, moi,les avoir faites pour rien.

HARPAGON, wentrant maître Jacques

Pour votre payement, voilà un homme que je vous donne à pendre.

MAÎTRE JACQUES

Hélas! comment faut-il donc faire ? On me donne des coups de bâton pour dire vrai, et on me veut pendre pour mentir |

ANSELME Seigneur Harpagon, il faut lui pardonner cette imposture.

HARPAGON Vous payerez donc le commissaire ?

ANSELME Soit. Allons vite faire part de notre joie à votre mère.

HARPAGON Et moi, voir ma chère cassette.

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