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SCÈNE II. — COVIELLE déguisé, MONSIEUR JOURDAIN, LAQUAIS

COVIELLE Monsieur, je ne sais pas si j’ai l'honneur d’être connu de vous.

MONSIEUR JOURDAIN Non, monsieur.

COVIELLE Je vous ai vu que vous n’étiez pas plus grand que cela. MONSIEUR JOURDAIN Moi ?

COVIELLE Oui. Vous étiez le plus bel enfant du monde, et toutes les dames vous prenaient dans leurs bras pour vous baiser.

MONSIEUR JOURDAIN Pour me baiser ?

Oui. J'étais grand ami de feu monsieur votre père.

MONSIEUR JOURDAIN De feu monsieur mon père ?

COVIELLE Oui. C'était un fort honnête gentilhomme.

MONSIEUR JOURDAIN Comment dites-vous ?

COVIELLE Je dis que c'était un fort honnête gentilhomme.

MONSIEUR JOURDAIN Mon père ?

COVIELLE Oui.

MONSIEUR JOURDAIN Vous l’avez fort connu ?

COVIELLE Assurément.

MONSIEUR JOURDAIN Et vous l’avez connu pour gentilhomme ?

COVIELLE Sans doute.

MONSIEUR JOURDAIN Je ne sais donc pas comment le monde est fait !

COVIELLE Comment ?

MONSIEUR JOURDAIN Il y a de sottes gens qui me veulent dire qu’il a été marchand.

Lui, marchand! C’est pure médisance, il ne l’a jamais été. Tout ce qu’il faisait, c’est qu’il était fort obligeant, fort officieux ; et, comme il se connaissait fort bien en étofles, il en allait choisir de tous les côtés, les faisait apporter chez lui, et en donnait à ses amis pour de l’argent.

MONSIEUR JOURDAIN | Je suis ravi de vous connaître, afin que vous rendiez ce témoignage-là, que mon père était gentilhomme. COVIELLE Je le soutiendrai devant tout le monde.

MONSIEUR JOURDAIN Vous m’obligerez. Quel sujet vous amène ?

COVIELLE Depuis avoir connu feu monsieur votre père, honnête gentilhomme, comme je vous ai dit, j’ai voyagé par tout le monde.

MONSIEUR JOURDAIN Par tout le monde ?

COVIELLE Oui.

MONSIEUR JOURDAIN Je pense qu’il y à bien loin en ce pays-là.

COVIELLE Assurément. Je ne suis revenu de tous mes longs voyages que depuis quatre jours; et, par l’intérêt que je prends à tout ce qui vous touche, je viens vous annoncer la meilleure nouvelle du monde.

MONSIEUR JOURDAIN Quelle ?

|] Vous savez que le fils du Grand Turc est ici ? MONSIEUR JOURDAIN Moi? Non.

COVIELLE Comment! il a un train tout à fait magnifique; tout le

monde le va voir, et il a été reçu en ce pays comme un seigneur d’importance.

MONSIEUR JOURDAIN Par ma foi, je ne savais pas cela.

COVIELLE

Ce qu’il y a d’avantageux pour vous, c’est qu’il est amoureux de votre fille.

MONSIEUR JOURDAIN Le fils du Grand Turc ?

COVIELLE Oui; et il veut être votre gendre.

MONSIEUR JOURDAIN Mon gendre, le fils du Grand Turc!

COVIELLE Le fils du Grand Turc votre gendre. Comme je le fus voir et que j'entends parfaitement sa langue, il s’entretint avec moi; et, après quelques autres discours, il me dit : Acriam croc soler onch alla moustaph gidelum amanabem varahim oussere carbulath, c’est-à-dire : « N’as-tu point vu une jeune belle pre qui est la fille de monsieur Jourdain, gentilomme parisien ? »

MONSIEUR JOURDAIN Le fils du Grand Turc dit cela de moi?

COVIELLE

Oui. Comme je lui eus répondu que je vous connaissais particulièrement et que j’avais vu votre fille : «Ah! me dit-il, marababa sabem ! » c’est-à-dire : « Ah! que je suis amoureux

d'elle! »

MONSIEUR JOURDAIN

Marababa sabem veut dire : « Ah! que je suis amoureux d’elle ? »

COVIELLE Oui.

MONSIEUR JOURDAIN Par ma foi, vous faites bien de me le dire; cat, pour moi, je n’autais jamais cru que warababa sabem eût voulu dire : « Ah! que je suis amoureux d’elle! » Voilà une langue admirable que ce turc!

COVIELLE Plus admirable qu’on ne peut croire. Savez-vous bien ce que veut dire cacaracamouchen ?

MONSIEUR JOURDAIN Cacaracamouchen ? Non.

COVIELLE C’est-à-dire : « Ma chère âme!»

MONSIEUR JOURDAIN Cacaracamouchen veut dire : « Ma chère âme ? »

COVIELLE Voilà qui est merveilleux! « Cacaracamouchen, ma chère âme ». Dirait-on jamais cela ? Voilà qui me confond.

COVIELLE Enfin, pour achever mon ambassade, il vient vous demander votre fille en mariage; et, pour avoir un beau-père qui soit digne de lui, il veut vous faire mamamouchi, qui est une certaine grande dignité de son pays.

MONSIEUR JOURDAIN Mamamouchi ?

COVIELLE Oui, #amamouchi; c’est-à-dire, en notre langue, paladin. Paladin, ce sont de ces anciens. Paladin, enfin. Il n’y a rien de plus noble que cela dans le monde, et vous irez de pair avec les plus grands seigneurs de la terre.

MONSIEUR JOURDAIN Le fils du Grand Turc m’honore beaucoup ; et je vous prie de me mener chez lui pour lui faire mes remerciements.

COVIELLE Comment! le voilà qui va venir ici.

MONSIEUR JOURDAIN Il va venir ici?

COVIELLE Oui; et il amène toutes choses pour la cérémonie de votre dignité.

MONSIEUR JOURDAIN Voilà qui est bien prompt.

COVIELLE Son amour ne peut souffrir aucun retardement.

Tout ce qui m’embarrasse ici, c’est que ma fille est une opiniâtre qui s’est allée mettre dans la tête uncertain Cléonte, et elle jure de n’épouser personne que celui-là.

COVIELLE Elle changera de sentiment quand elle verra le fils du Grand Turc; et puis il se rencontre ici une aventure merveilleuse : c’est que le fils du Grand Turc ressemble à ce Cléonte, à peu de chose près. Je viens de le voir, on me l’a montré; et l’amour qu’elle a pour l’un pourra passer aisément à l’autre, et. fe l’entends venir; le voilà.

SCÈNE IV. — CLÉONTE es Turc, avec trois pages portant sa veste, MONSIEUR JOURDAIN, COVIELLE déguisé.

CLÉONTE

Ambousabim oqui boraf, Jordina, salamalequi.

COVIELLE, à monsieur Jourdain.

C'est-à-dire : « Monsieur Jourdain, votre cœur soit toute lPannée comme un rosier fleuri. » Ce sont façons de parler obligeantes de ces pays-là.

MONSIEUR JOURDAIN Je suis très humble serviteur de Son Altesse turque.

COVIELLE Carigar camboto oustin moraf.

CLÉONTE Oustin yoc catamalequi basum base alla moran. COVIELLE Il dit : « Que le ciel vous donne la force des lions et la prudence des serpents. »

MONSIEUR JOURDAIN Son Altesse turque m’honore trop, et je lui souhaite toutes sortes de prospérités.

COVIELLE Ossa binamen sadoc babally oracaf ouram.

CLÉONTE Belmen.

COVIELLE

I1 dit que vous alliez vite avec lui vous préparer pour la cérémonie, afin de voir ensuite votre fille et de conclure le mariage.

MONSIEUR JOURDAIN

Tant de choses en deux mots ?

COVIELLE Oui. La langue turque est comme cela; elle dit beaucoup en peu de paroles. Allez vite où il souhaite.

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