I. — MOLIÈRE ET SES CONTEMPORAINS
Ce jugement, qui est — sauf de très rares et d’ailleurs négligeables exceptions — celui de la postérité littéraire la plus récente, fut loin d’être, à vrai dire, celui du temps. « Nulle part ailleurs et mieux qu’à l’occasion de Molière, écrivait naguère un bon juge *, on ne se fera une juste idée du degré auquel peuvent atteindre la haine et la sottise humaine quand c’est le génie qui les excite, et du prix qu’il lui faut payer son apothéose, puisque apothéose il y à.» Et de même qu’on à pu écrire un gros livre tout rempli de faits sur Æs Ennemis de Racine, on en pourrait écrires un autre sut «les Ennemis de Molière », qui serait san doute plus copieux encore, car les adversaires de Molière ce furent, à son époque, très exe
tement ceux de Racine, augmentés des ennemis que se F1 t} 12 chacune de ses comédies, celuiqu les riant et qui riait de tous les ridic ÿ | Boileau l’a dit ** : Fe Lignorance et l’erreur, à ses naïssantes pièces, En habits de marquis, en robes de comtesses,
V’enaient pour difflamer son chef-d'œuvre nouveau Ef secouaient la fête à l’endroit le plus beau.
Contre lui et durant toute sa vie, Molière eut non seulement les précieuses, les marquis, les prudes, les pédants,
ponts À
les dévots, mais encore (et comme il est naturel), la plupart ere
* Émile Henriot, À l’occasion du tricentenaire de Molière, janvier 1922. C£. Livres et portraits (Courrier littéraire), t, I, p. 60, 1923.
de ses confrères jaloux et envieux, la majeure partie des critiques, enfin, au nom du beau langage et du « parler Vaugelas », les délicats et les puristes. 1
Déjà, à leur apparition sur le théâtre, Xs Précieuses ridicules avaient irrité les «alcôvistes de qualité » et autres « galants » de ruelles, dont l’autorité avait suffi pour que : la pièce fût interdite pendant quelques jours. Car, en dépit d’une légende tenace qui montre la préciosité expirant dès 1659 aux pieds de Molière vainqueur, la préciosité, qui est immortelle, ne désarma jamais, et l’histoire des pièces de Molière, comme celle des pièces de Racine, est un peu l’histoire de ses démêlés avec les précieuses. Au moment de l’École des fenimes, qui trouve-t-on à la tête de la cabale contre Molière ? Somaize, l’historien des précieuses, qui demande ce qu’il faut attendre d’un homme « qui tire toute sa gloire des mémoires de Guillot Gorgeu qu’il a achetés de sa veuve ». Et la meilleure preuve que la victoire de Molière en 1659 n’avait pas été radicale ni définitive, c’est qu’il revint à la préciosité dans /es Femmes savantes, Où Trissotin (l’abbé Cotin) figure un ruelliste, Armande une pimbèche romanesque et Bélise une précieuse extrêmement ridicule et un peu folle; et c’est ainsi que longtemps après 1659, Boileau sent le besoin, dans sa dixième Safire, de venir à la rescousse de Molière et, traçant le portrait de Mme Deshoulières, de la peindre comme une précieuse :
Reste de ces esprits jadis si renommés Que d’un coup de son art Molière a diffamés.
Si Mme Deshoulières fut l’une des dernières grandes précieuses de son siècle, elle n’était ni la dernière ni la seule, et la puissance de la-coterie précieuse, dans la seconde partie du xvrie siècle, fut encore assez grande pour éloigner Racine du théâtre et mener contre Molière de renaissantes cabales.
Les marquis furent leurs auxiliaires. Un écrivain, qui fut un temps leur porte-parole, Visé, avait, à l’occasion de l’École des femmes, déclenché l'attaque contre Molière, qu’il accusait assez perfidement de « manquer de respect au roi », en se moquant de ceux qui l’approchent. $i l’anecdote est controuvée, qui montre La Feuillade ou le grand écuyer D’Armagnac écorchant le visage de Molière avec les boutons de ses habits en disant : «Tarte à la crème»,