IX INTRODUCTION
elle n’en est pas moins significative des intentions qu’on prêtait alors aux marquis à l’égard du poète comique; et le titre d’un factum de Villiers, La Vengeance des marquis, n'est pas moins probant à ce sujet.
À ce double clan d’adversaires, s’adjoignent tout naturellement les prudes, que l’esprit gaulois offusquait, et les pédants et pédantes, dont les précieuses n’étaient qu’une variété, les pédantes, qui, au dire de Balzac, dissertaient déjà, trente ans avant Molière, sur la règle des trois unités et sur « tout ». Les prudes trouvaient Molière bas et grossier en ses écrits, l’incriminaient dans sa vie privée, l’accusant d’avoir épousé sa propre fille, ou le bafouant de leurs médisances domestiques ; les pédants lui reprochaient incessamment toute sotte de plagiats, criant qu’il avait dérobé tel passage à Scarron, tel autre à Straparole.
Mais les plus acharnés contre lui furent les dévots, tant jansénistes que jésuites, et surtout à partir de Tartuffe et de Don Juan. C’est Molière lui-même qui le constate : «les marquis, les es et (ajoute-t-il plaisamment) les cocus et les médecins ont souffert doucement qu’on les ait représentés. Mais les hypocrites n’ont pas entendu faillerie. Ils se sont tous armés contre ma comédie avec une fureur épouvantable. Ils ont couvert leurs intérêts de la cause de Dieu... Et tous les joufs encore ils font crier au public des zélés indiscrets, qui me disent des injures pieusement et me damnent par charité». Ces «zélés indiscrets» dont parle l’auteur de Tartuffe,c’était l’archevêque de Paris, Péréfixe, qui défendait sous peine d’excommunication, de représenter, de lire ou de voir jouer Tartuffe; c'était le curé de Saint-Barthélemy, Roullé, qui réclamait pour Molière «un dernier supplice exemplaire : le feu même, avant-coureur de celui de l’enfer »; c’étaient aussi les princes de la chaire, Bourdaloue et Bossuet eux-mêmes : le premier, traitant de « damnable invention pout humilier les gens de bien » une pièce qui exposait « à la risée publique un hypocrite imaginaire ou réel » et tournait en ridicule dans sa personne «les choses les plus saintes, la crainte des jugements de Dieu, l’horreur du péché, les pratiques les plus louables et les plus chrétiennes »; le second, plus sévère encore et qui n’avait pas désarmé, même après la mort de Molière, vitupérant «les impiétés et les infamies dont sont pleines » ses comédies et réprouvant les pièces
d’un auteur «qui remplit encore tous les théâtres des équivoques les plus grossières, dont on ait jamais infecté les oreilles des chrétiens ». On ne s’étonnera point, lisant de telles diatribes, qu’un parti alors très puissant, qui avait à sa tête la vieille reine mère, encore vivante et écoutée, et quelques princes du sang, ait pu faire interdire ou suspendre Tartuffe et Don Juan. On ne s’étonnera point que, devant la mort elle-même, de telles haines ne se soient pas éteintes; qu’il ait fallu supplier le roi pour obtenir le « peu de terre » mentionné par Boileau; et que Bossuet ait parlé durement de « la fin de ce poète comédien qui, en jouant son malade imaginaire. reçut la dernière atteinte de la maladie dont il mourut peu d’heures après et passa des plaisanteries du théâtre au tribunal de celui qui dit : « Malheur à vous qui riez, car vous pleurerez... »
On ne s’étonnera point de tels propos, si âpres qu’en soit la forme, puisqu'ils sont conformes à la doctrine constante de l’Église, et qu’il faut bien reconnaître avec Bourdaloue que «la fausse piété et la vraie. ont des dehots presque tous semblables », mais l’on s’étonnerait plutôt qu’ils n’eussent point prévalu dans la lutte que soutenait Molière, si l’on ne savait que le poète-comédien eut pour lui, dans cette lutte, et le roi et Boileau : Le roi d’abord, qui soutint Molière, parce que Molière l’amusait, parce qu’il avait du goût pour un théâtre vrai comme l'était celui de Molière (et de Racine), parce qu’enfin il appartenait —et cette troisième raison est mère des deux autres — à la même génération que Molière, Racine et Boileau, et qu’il sentait — confusément peut-être, mais avec certitude, — que le théâtre de Molière était un théâtre vraiment neuf, qui changeait des farces italiennes, des bouffonneries de Scarron et de Cyrano et même des imbroglios comiques de Pierre Corneille et de son frère Thomas.
Nous avons changé de méthode :
Jodelet n'est plus à la mode, E# maintenant il ne faut pas Quitter la nature d’un pas :
ce qu'avait fort bien vu et signalé à son ami Maucroix La Fontaine, quand, le 22 août 1661, il relatait une représentation des Fécheux au château de Vaux, et qu’il croyait pouvoir prédire de Molière Qu’il allait ramener en France Le bon goût et l'air de Térence,
x1 INTRODUCTION
Boileau, de son côté, l’observa et le nota, et joignant à ce discernement et à cette sûreté de jugement admirables qui font de lui le premier des critiques, cette générosité de cœur et d'esprit qui lui faisait aussitôt prendre parti, dès le 197 janvier 1663, au lendemain de l’École des femmes, il adressait à Molière, sous forme d’épître, le plus précieux des encouragements :
En vain mille jaloux esprits, Molière, osent avec mépris Censurer ton plus bel ouvrage :
Sa charmante naïveté
S°en va pour jamais d'âge en âge, Divertir la postérité.
Que tu ris agréablement ! 1
Que tu badines savamment !
Celui qui sut vaincre Numance,
Qui mit Carthage sous sa loi,
Jadis, sous le nom de Térence,
S'ut-il mieux badiner que toi ?
Vers rapides et assez faibles sans doute, mais où l’avisé critique savait noter la nouveauté fondamentale de l’art de Molière : sa waïveté, c’est-à-dire son naturel.
Et Térence n’intervenait dans l’épître que pour mieux souligner que la même distance qui le séparait de Plaute, ce « plat bouffon » au dire de La Fontaine, séparait Molière de Scarron et de tous les bateleurs italiens.
Le second — en date — des compliments adressés par Boileau à Molière tombe peut-être moins juste. C’est celui de la deuxième Satire, où se trouve louée la facilité de Molière à trouver la rime. Quelque admiration qu’on ait pour l’auteur du Misanthrope, il faut bien convenir que son principal mérite n’est point celui de versificateur et que trop souvent il n’atteint la rime qu’à l’aide de chevilles ou tout au moins « de petits circuits assez fâcheux », mais il y faut voir sans doute l’hommage d’un poète laborieux à un génie fécond, qui, acteur et écrivain surmené, trouvait pourtant moyen d'écrire des comédies en vers au lieu de bâcler quelques actes de prose; et, dans cette mesure du
moins, l'hommage ne laissait pas d’être heureux :
Rare et fameux esprit dont la fertile veine Ignore en écrivant le travail et la peine, Pour qui tient Apollon tous ses trésors ouverts,
Ef qui sait à quel coin se marquent les bons vers, Dans les combats d'esprit savant maître d’escrime, Enseigne-moi, Molière, où tu trouves la rime...
À ces deux fragments significatifs, et qui laissent, à un point de vue différent, jaillir la même admiration pleine et forte, il convient de joindre l’émouvant salut à la mémoire de Molière que contient l’Epôrre à Racine :
Avant qu'un peu de terre obtenu par prière Pour jamais sous la tombe eñt enfermé Molière, Mille de ces beaux traits aujourd’hui si vantés Furent des sofs esprits à nos yeux rebutés… Le commandeur voulait la scène plus exacte; Le vicomte indigné sortait au second acte; L'un, défenseur zélé des bigots mis en jeu, Pour prix de ses bons mots, le condamnaif au feu; L'autre, fougueux marquis, lui déclarant la guerre, Voulait venger la cour immolée au parterre.
Mais, sitôt que d’un trait de ses fatales mains, La Parque l’eñt rayé du nombre des humains, On reconnut le prix de sa muse éclipsée.
L’aimable comédie, avec lui ferrassée,
En vain d’un coup si rude espéra revenir
Eÿ sur ses brodequins ne sut plus se tenir.
Ou ces vers ne veulent rien dire, ou Molière y est salué — et combien justement c’est ce que nous montre la situation du théâtre comique après sa mort — comme le seul et unique représentant de ce théâtre. Si par ailleurs, dans l’ Arf poétique, l'éloge de Boileau n’est pas si absolu, s’il reproche à Molière d’avoir :
… sans bonte à Térence allié Tabarin,
s’il préfère l’auteur du Misanthrope à celui de Sapin, c’est que, comme l’observe un critique judicieux, « lorsqu'il fait son Arf poétique, Boileau est sur un Tribunal, et son but est d’assigner à chaque artiste, comme étant plus dignes de tous ses efforts,les parties de son art les plus élevées. Sans Boileau, La Fontaine aurait fait plus de Contes, Molière plus de Fourberies de Scapin » *. Dee les réserves que formule Boileau ne portent pas sur la place qu’occupe Molière, qu’il tient pour le premier.et même pour le seul comédien de son temps; elles établissent seulement une hiérarchie dans son œuvre, et, quelque plaisir que procure
* Faguet, Hisf. de la poésie franpaise, t. V, Boileau, p. 214.