SCÈNE II — CHRYSALE, CLITANDRE, HENRIETTE, MARTINE
CHRYSALE Ah! ma fille, je suis bien aise de vous voir : Allons, venez-vous-en faire votre devoir Et soumettre vos vœux aux volontés d’un père. Je veux, je veux apprendre à vivre à votre mère; Et, pour la mieux braver, voilà, malgré ses dents, Martine que j’amène et rétablis céans.
HENRIETTE Vos résolutions sont dignes de louange.
Gardez que cette humeur, mon père, ne vous change; Soyez ferme à vouloir ce que vous souhaitez, Et ne vous laissez point séduire à vos bontés. Ne vous relâchez pas, et faites bien en sorte D’empêcher que sur vous ma mère ne l’emporte. CHRYSALE Comment! Me prenez-vous ici pour un benêt ?
HENRIETTE Men préserve le ciel!
CHRYSALE Suis-je un fat, s’il vous plaît ?
HENRIETTE Je ne dis pas cela.
CHRYSALE Me croit-on incapable Des fermes sentiments d’un homme raisonnable ? HENRIETTE Non, mon père.
CHRYSALE Est-ce donc qu’à l’âge où je me voi,
Je n'aurais pas l’esprit d’être maître chez moi ?
Si fait.
CHRYSALE Et que j'aurais cette faiblesse d’âme, De me laisser mener par le nez à ma femme ?
HENRIETTE Eh! non, mon père.
CHRYSALE Ouais! qu'est-ce donc que ceci?
Je vous trouve plaisante à me parler ainsil
HENRIETTE Si je vous ai choqué, ce n’est pas mon envie. CHRYSALE Ma volonté céans doit être en tout suivie.
HENRIETTE Fort bien, mon père.
CHRYSALE
Aucun, hots moi, dans la maison, N’a droit de commander.
HENRIETTE Oui; vous avez raison.
CHRYSALE C’est moi qui tiens le rang de chef de la famille,
HENRIETTE
D'accord.
C’est moi qui dois disposer de ma fille.
HENRIETTE Eh! oui.
CHRYSALE- Le ciel me donne un plein pouvoir sur vous.
HENRIETTE Qui vous dit le contraire ?
CHRYSALE Et, pour prendre un époux, Je vous ferai bien voir que c’est à votre père Qu'il vous faut obéir, non pas à votre mère.
HENRIETTE Hélas ! vous flattez là le plus doux de mes vœux; Veuillez être obéi; c’est tout ce que je veux. CHRYSALE Nous verrons si ma femme, à mes désirs rebelle.
CLITANDRE La voici qui conduit le notaire avec elle.
CHRYSALE Secondez-moi bien tous.
MARTINE Laissez-moi. J'aurai soin De vous encourager, s’il en est de besoin.
SCÈNE III. — PHILAMINTE, BÉLISE, ARMANDE, TRIS- SOTIN, LE NOTAIRE, CHRYSALE, CLITANDRE, HEN- RIETTE, MARTINE.
PHILAMINTE, 44 nofaire.
Vous ne sauriez changer votre style sauvage, Et nous faire un contrat qui soit en beau langage ?
LE NOTAIRE Notre style est très bon; et je serais un sot, Madame, de vouloir y changer un seul mot.
BÉLISE Ah! quelle barbarie au milieu de la France!
Mais au moins en faveur, monsieur, de la science, Veuillez, au lieu d’écus, de livres, et de francs, Nous exprimer la dot en mines et talents, Et dater par les mots d’ides et de calendes.
LE NOTAIRE Moi ? Si j'allais, madame, accorder vos demandes, Je me ferais siffler de tous mes compagnons.
PHILAMINTE De cette barbarie en vain nous nous plaignons. À Allons, monsieur, prenez la table pour écrire.
(Apercevant Martine.) Ah! ah! cette impudente ose encor se produire ? Pourquoi donc, s’il vous plaît, la ramener chez moi ?
CHRYSALE Tantôt avec loisir on vous dira pourquoi.
Nous avons maintenant autre chose à conclure.
LE NOTAIRE Procédons au contrat. Où donc est la future ?
PHILAMINTE Celle que je marie est la cadette.
LE NOTAIRE Bon.
CHRYSALE Oui, la voilà, monsieur : Henriette est son nom.
LE NOTAIRE Fort bien. Et le futur ?
PHILAMINTE, #ontrant Trissotin.
L’époux que je lui donne Est monsieur.
CHRYSALE, #ontrant Clifandre.
Et celui, moi, qu’en propre personne Je prétends qu’elle épouse, est monsieur.
LE NOTAIRE Deux époux!
C’est trop pour la coutume.
PHILAMINTE Où vous arrêtez-vous ?
Mettez, mettez, monsieur, Trissotin pour mon gendre.
CHRYSALE Pour mon gendre, mettez, mettez, monsieur, Clitandre.
LE NOTAIRE Mettez-vous donc d’accord, et d’un jugement mûr, Voyez à convenir entre vous du futur.
PHILAMINTE Suivez, suivez, monsieur, le choix où je m’artête.
CHRYSALE Faites, faites, monsieur, les choses à ma tête.
LE NOTAIRE Dites-moi donc à qui j’obéirai des deux.
PHILAMINTE, à Chrysale.
Quoi donc ? vous combattrez les choses que je veux!
CHRYSALE
Je ne saurais souffrir qu’on ne cherche ma fille : Que pour l’amour du bien qu’on voit dans ma famille.
PHILAMINTE Vraiment, à votre bien on songe bien ici!
Et c’est là, pour un sage, un fort digne souci!
CHRYSALE Enfin, pour son époux j’ai fait choix de Clitandre.
PHILAMINTE, #ontrant Trissofin.
Et moi, pour son époux voici qui je veux prendre. Mon choix sera suivi; c’est un point résolu.
CHRYSALE Ouais! Vous le prenez là d’un ton bien absolu!
MARTINE Ce n’est point à la femme à prescrire, et je sommes Pour céder le dessus en toute chose aux hommes.
CHRYSALE C’est bien dit.
MARTINE Mon congé cent fois me fût-il hoc, La poule ne doit point chanter devant le coq.
MARTINE Et nous voyons que d’un homme on se gausse, Quand sa femme, chez lui, porte le haut-de-chausse.
CHRYSALE Il est vrai.
MARTINE Si j'avais un mari, je le dis, Je voudrais qu’il se fit le maître du logis; Je ne l’aimerais point, s’il faisait le Jocrisse; Et, si je contestais contre lui par caprice, Si je parlais trop haut, je trouverais fort bon Qu’avec quelques soufflets il rabaissâit mon ton.
CHRYSALE , C’est parler comme il faut.
MARTINE
Monsieur est raisonnable, De vouloir pour sa fille un mari convenable.
CHRYSALE Oui.
MARTINE Par quelle raison, jeune et bien fait qu’il est, Lui refuser Clitandre ? Et pourquoi, s’il vous plaît, Lui baïller un savant, qui sans cesse épilogue ? Il lui faut un mari, non pas un pédagogue; Et, ne voulant savoir le grais ni le latin, Elle n’a pas besoin de monsieur Trissotin.
PHILAMINTE Il faut souffrir qu’elle jase à son aise
MARTINE Les savants ne sont bons que pour prêcher en chaise; Et pour mon mari, moi, mille fois je l’ai dit, Je ne voudrais jamais prendre un homme d’esprit. L'esprit n’est point du tout ce qu’il faut en ménage. Les livres cadrent mal avec le mariage; Et je veux, si jamais on engage ma foi, Un mari qui n’ait point d’autre livre que moi, Qui ne sache À ne B, n’en déplaise à madame, Et ne soit, en un mot, docteur que pour sa femme.
PHILAMINTE, 4 Chrysale.
Est-ce fait ? et, sans trouble, ai-je assez écouté Votre digne interprète ?
CHRYSALE Elle à dit vérité.
PHILAMINTE Et moi, pour trancher court toute cette dispute, Il faut qu’absolument mon désir s’exécute.
Henriette et monsieur seront joints de ce pas. Je l’ai dit, je le veux : ne me répliquez pas; Et, si votre parole à Clitandre est donnée, Offrez-lui le parti d’épouser son aînée.
CHRYSALE Voilà dans cette affaire un accommodement.
Voyez; y donnez-vous votre consentement ?
HENRIETTE Eh! mon père!
Eh! monsieur!
BÉLISE On pourrait bien lui faire Des propositions qui pourraient mieux lui plaire; Mais nous établissons une espèce d’amour Qui doit être épuré comme l’astre du jour :
La substance qui pense y peut être reçue; Mais nous en bannissons la substance étendue.
SCÈNE IV. — ARISTE, CHRYSALE, PHILAMINTE, BÉ- LISE, HENRIETTE, ARMANDE, TRISSOTIN, LE NO- TAIRE, CLITANDRE, MARTINE.
ARISTE J'ai regret de troubler un mystère joyeux Par le chagrin qu’il faut que j’apporte en ces lieux. Ces deux lettres me font porteur de deux nouvelles Dont j’ai senti pour vous les atteintes cruelles : (A Philaminte.) L’une, pour vous, me vient de votre procureur. (A Chrysale.) L'autre, pour vous, me vient de Lyon.
PHILAMINTE Quel malheur, Digne de nous troubler, pourrait-on nous écrire ?
ARISTE Cette lettre en contient un que vous pouvez lire.
PHILAMINTE
Madame, j'ai prié monsieur votre frère de vous rendre cette lettre, qui vous dira ce que je n'ai osé vous aller dire. La grande négligence que vous avez pour vos affaires a été cause que le clerc de votre rapporteur ne m'a point averti, ef vous avez perdu absolument votre procès, que vous deviez gagner.
CHRYSALE, 4 Philaminte.
Votre procès perdu
PHILAMINTE Vous vous troublez beaucoup !
Mon cœur n’est point du tout ébranlé de ce coup. Faites, faites paraître une âme moins commune À braver, comme moi, les traits de la fortune.
Le peu de soin que vous avez vous coûte quarante mille écus, et c’est à payer cette somme, avec les dépens, que vous êtes condamnée par arrêt de la cour.
Condamnée ? ah! ce mot est choquant, et n’est fait Que pour les criminels!
ARISTE Il a tort, en effet; Et vous vous êtes là justement récriée.
Il devait avoir mis que vous êtes priée, Par arrêt de la cour, de payer au plus tôt Quarante mille écus et les dépens qu’il faut.
PHILAMINTE Voyons l’autre.
CHRYSALE #7
Monsieur, l'amitié qui me lie à monsieur votre frère me fait prendre intérêt à tout ce qui vous touche. Je sais que vous avez mis votre bien entre les mains d’Argante et de Damon, et je vous donne avis qu’en même jour ils ont fait tous deux banqueroute.
O ciel! tout à la fois perdre ainsi tout mon bien!
PHILAMINTE
Ah! quel honteux transport! Fil tout cela n’est rien :
Il n’est pour le vrai sage aucun revers funeste;
Et, perdant toute chose, à soi-même il se reste.
Achevons notre affaire et quittez votre ennui. (Montrant Trissotin.)
Son bien nous peut suffire et pour nous et pour lui.
TRISSOTIN
Non, madame, cessez de presser cette affaire. Je vois qu’à cet hymen tout le monde est contraire ; Et mon dessein n’est point de contraindre les gens.
PHILAMINTE
Cette réflexion vous vient en peu de temps :
Elle suit de bien près, monsieur, notre disgrâce.
TRISSOTIN De tant de résistance à la fin je me lasse.
J'aime mieux renoncer à tout cet embarras, Et ne veux point d’un cœur qui ne se donne pas. PHILAMINTE Je vois, je vois de vous, non pas pour votre gloire, Ce que jusques ici j’ai refusé de croire.
TRISSOTIN Vous pouvez voir de moi tout ce que vous voudrez, Et je regarde peu comment vous le prendrez : Mais je ne suis pas homme à souffrir l’infamie Des refus offensants qu’il faut qu'ici j’essuie. Je vaux bien que de moi l’on fasse plus de cas; Et je baise les mains à qui ne me veut pas.
(17 sort.) PHILAMINTE Qu’il a bien découvert son âme mercenaire!
Et que peu philosophe est ce qu’il vient de faire! CLITANDRE Je ne me vante point de l'être; mais enfin Je m’attache, madame, à tout votre destin, Et j'ose vous offrir, avecque ma personne, Ce qu’on sait que de bien la fortune me donne.
PHILAMINTE Vous me charmez, monsieur, par ce trait généreux, Et je veux couronner vos désirs amoureux.
Oui, j’accorde Henriette à l’ardeur empressée.
HENRIETTE Non, ma mère : je change à présent de pensée. Souffrez que je résiste à votre volonté.
CLITANDRE Quoil vous vous opposez à ma félicité ?
Et, lorsqu’à mon amour je vois chacun se rendre...
HENRIETTE Je sais le peu de bien que vous avez, Clitandre ; Et je vous ai toujours souhaité pour époux, Lorsqu’en satisfaisant à mes vœux les plus doux J'ai vu que mon hymen ajustait vos affaires ; Mais, lorsque nous avons les destins si contraires,
Je vous chéris assez, dans cette extrémité, Pour ne vous charger point de notre adversité.
Tout destin, avec vous, me peut être agréable ; Tout destin me serait, sans vous, insupportable.
HENRIETTE L'amour, dans son transport, parle toujours ainsi. Des retours importuns évitons le souci.
Rien n’use tant l’ardeur de ce nœud qui nous lie Que les fâcheux besoins des choses de la vie; Et l’on en vient souvent à s’accuser tous deux De tous les noirs chagrins qui suivent de tels feux!
ARISTE, 4 Henriefte.
N'est-ce que le motif que nous venons d’entendre Qui vous fait résister à l’hymen de Clitandre ?
HENRIETTE Sans cela vous verriez tout mon cœur y courir; Et je ne fuis sa main que pour le trop chérir.
ARISTE Laissez-vous donc lier par des chaînes si belles. Je ne vous ai porté que de fausses nouvelles ; Et c’est un stratagème, un surprenant secours, Que j’ai voulu tenter pour servir vos amours, Pour détromper ma sœur, et lui faire connaître Ce que son philosophe à l’essai pouvait être.
CHRYSALE
Le ciel en soit loué!
PHILAMINTE
J'en ai la joie au cœur, Par le chagrin qu’aura ce lâche déserteur.
Voilà le châtiment de sa basse avarice, De voir qu’avec éclat cet hymen s’accomplisse. CHRYSALE, 4 Clitandre.
Je le savais bien, moi, que vous l’épouseriez. ARMANDE, 4 Philaminte.
Ainsi donc à leurs vœux vous me sacrifiez.
PHILAMINTE
Ce ne sera point vous que je leur sacrifie ;
Et vous avez l’appui de la philosophie, Pour voir d’un œil content couronner leur ardeur.
BÉLISE Qu’il prenne garde au moins que je suis dans son cœur : Par un prompt désespoir souvent on se marie, Qu’on s’en repent après tout le temps de sa vie.
CHRYSALE, a# nofaire.
Allons, monsieur, suivez l’ordre que j’ai prescrit, Et faites le contrat ainsi que je l’ai dit.