‹ Théâtre choisiChapitre 24 sur 263 · SCÈNE XI. — CATHOS, MAGDELON, JODELET, MASCARILLE, MAROTTE, ALMANZOR · texte numérisé non relu

SCÈNE XI. — CATHOS, MAGDELON, JODELET, MASCARILLE, MAROTTE, ALMANZOR

MASCARILLE Ah! vicomte!

JODELET, s’embrassant l’un l’autre.

Ah! marquis!

MASCARILLE Que je suis aise de te rencontrer!

JODELET Que j’ai de joie de te voir ici!

MASCARILLE Baise-moi donc encore un peu, je te prie.

MAGDELON, à Cafhos.

Ma toute bonne, nous commençons d’être connues; voilà le beau monde qui prend le chemin de nous venir voir.

Mesdames, agréez que je vous présente ce gentilhommeci : sur ma parole, il est digne d’être connu de vous.

JODELET Il est juste de venir vous rendre ce qu’on vous doit; et vos attraits exigent leurs droits seigneuriaux sur toutes sottes de personnes.

MAGDELON C’est pousser vos civilités jusqu’aux derniers confins de la flatterie.

CATHOS Cette journée doit être marqué dans notre almanach comme une journée bienheureuse.

MAGDELON, à Almanzor.

Âllons, petit garçon, faut-il toujours vous répéter les choses! Voyez-vous pas qu’il faut le surcroît d’un fauteuil. MASCARILLE Ne vous étonnez pas de voir le vicomte de la sorte; il ne fait que sortir d’une maladie qui lui a rendu le visage pâle comme vous le voyez.

JODELET Ce sont fruits des veilles de la cour et des fatigues de la guerre.

MASCARILLE Savez-vous, mesdames, que vous voyez dans le vicomte un des vaillants hommes du siècle! C’est un brave à trois poils.

JODELET Vous ne m’en devez rien, marquis ; et nous savons ce que vous savez faire aussi.

MASCARILLE Il est vrai que nous nous sommes vus tous deux dans Poccasion.

JODELET Et dans des lieux où il faisait fort chaud.

MASCARILLE, /es regardant toutes deux.

Oui; mais non pas si chaud qu’ici. Hai, haï, hai. JODELET Notre connaissance s’est faite à l’armée; et, la première fois que nous nous vimes, il commandait un régiment de cavalerie sur les galères de Malte.

MASCARILLE Il est vrai; mais vous étiez pourtant dans l’emploi avant que jy fusse; et je me souviens que je n'étais que petit officier encore, que vous commandiez deux mille chevaux. JODELET La guerre est une belle chose; mais, ma foi, la cour récompense bien mal aujourd’hui les gens de service comme nous.

MASCARILLE C’est ce qui fait que je veux pendre l’épée au croc, CATHOS Pour moi, j’ai un furieux tendre pour les hommes d’épée.

MAGDELON Je les aime aussi; mais je veux que l’esprit assaisonne la bravoure.

MASCARILLE Te souvient-il, de cette demi-lune que nous emportâmes sur les ennemis au siège d’Arras ?

JODELET Que veux-tu dire avec ta demi-lune ? C'était bien une June tout entière.

MASCARILLE Je pense que tu as raison.

JODELET Il m’en doit bien souvenir, ma foi! jy fus blessé à la jambe d’un coup de Lea dont je porte encore les marques. Tâtez un peu, de grâce : vous sentirez quel coup c’était là. CATHOS, après avoir touché l'endroit.

Il est vrai que la cicatrice est grande.

Donnez-moi un peu votre main, et tâtez celui-ci; là, justement au derrière de la tête. Y êtes-vous ? MAGDELON Oui : je sens quelque chose.

MASCARILLE C’est un coup de mousquet que je reçus, la dernière campagne que j’ai faite.

JODELET, découvrant sa poitrine.

Voici un autre coup qui me perça de part en part à l'attaque de Gravelines.

MASCARILLE, #eftant la main sur le bouton de son haut-de-chausses.

Je vais vous montrer une curieuse plaie.

MAGDELON Il n’est pas nécessaire : nous le croyons sans y regarder. MASCARILLE Ce sont des marques honorables qui font voir ce qu’on est.

CATHOS Nous ne doutons pas de ce que vous êtes.

MASCARILLE Vicomte, as-tu là ton carrosse ?

JODELET Pourquoi ?

MASCARILLE

Nous mènerions promener ces dames hors des portes, et leur donnerions un cadeau.

MAGDELON Nous ne saurions sortir aujourd’hui.

Ayons donc les violons pour danser.

JODELET Ma foil c’est bien avisé.

MAGDELON Pour cela nous y consentons; mais il faut donc quelque surcroît de compagnie.

MASCARILLE Holà! Champagne, Picard, Bourguignon, Cascaret, Basque, La Verdure, Lorrain, Provençal, La Violette! Au diable soient tous les laquais! Je ne pense pas qu’il y ait gentilhomme en France plus mal servi que moi. Ces canailles me laissent toujours seul.

MAGDELON Almanzor, dites aux gens de monsieur le marquis qu’ils aillent querir des violons, et nous faites venir ces messieurs et ces dames d’ici près, pour peupler la solitude de notre bal. (A lrmanzor sort.) MASCARILLE Vicomte, que dis-tu de ces yeux ?

JODELET Mais toi-même, marquis, que t’en semble ?

MASCARILLE Moi, je dis que nos libertés auront peine à sortir d’ici les braies nettes. Au moins pour moi, je reçois d’étranges secousses, et mon cœur ne tient qu’à un filet.

MAGDELON

Que tout ce qu’il dit est naturel! Il tourne les choses le plus agréablement du monde.

CATHOS

Il est vrai qu’il fait une furieuse dépense en esprit.

Pour vous montrer que je suis véritable, je veux faire un impromptu là-dessus. (17 médite.)

| CATHOS Eh! je vous en conjure de toute la dévotion de mon cœur, que nous oyions quelque chose qu’on ait fait pour nous.

JODELET . J'aurais envie d’en faire autant ;mais je me trouve un peu incommodé de la veine poétique, pour la quantité de saignées que j'y ai faites ces jouts passés.

MASCARILLE Que diable est-ce là ! Je fais toujours bien le premier vers ; mais j’ai peine à faire les autres. Ma foi, ceci est un peu trop pressé; je vous ferai un impromptu à loisir, que vous trouverez le plus beau du monde.

À JODELET Il a de l'esprit comme un démon.

MAGDELON Et du galant, et du bien tourné.

MASCARILLE Vicomte, dis-moi un peu, y a-t-il longtemps que tu n’as vu la comtesse ?

JODELET Il y a plus de trois semaines que je ne lui ai rendu visite.

MASCARILLE Sais-tu bien que le duc m’est venu voir ce matin, et m’a voulu mener à la campagne courir un cerf avec lui?

MAGDELON Voici nos amies qui viennent.

SCÈNE XIIL — JODELET, MASCARILLE, CATHOS, MAGDELON, MAROTTE, LUCILE, CÉLIMÈNE, AL- MANZOR, VIoLoNs.

MAGDELON Mon Dieu! mes chères, nous vous demandons pardon.

Ces messieurs ont eu fantaisie de nous donner les âmes

des pieds; et nous vous avons envoyé querir pour remplir

les vides de notre assemblée.

LUCILE Vous nous avez obligées, sans doute.

MASCARILLE Ce n’est ici qu’un bal à la hâte; mais l’un de ces jours, nous vous en donnerons un dans les formes. Les violons sont-ils venus ?

ALMANZOR Oui, monsieur; ils sont ici.

CATHOS Allons donc, mes chères, prenez place.

MASCARILLE, dansant lui seul comme par prélude. La, la, la, la, la, la, la, la.

MAGDELON Il à la taille tout à fait élégante.

Et à la mine de danser proprement.

MASCARILLE, ayant pris Magdelon pour danser.

Ma franchise va danser la courante aussi bien que mes pieds. En cadence, violons ; en cadence.Oh! quels ignorants | Il n’y a pas moyen de danser avec eux. Le diable vous emporte | ne sauriez-vous jouer en mesure ? La, la, la, la, la, la, la, la. Ferme ?! © violons de village!

JODELET, dansant ensuite.

Holà! ne pressez pas si fort la cadence : je ne fais que sortir de maladie.

SCÈNE XIII — DU CROISY, LA GRANGE, MASCA- RILLE, CATHOS, MAGDELON, LUCILE, CÉLIMÈNE, JODELET, MAROTTE, Vrocons.

LA GRANGE, #1 bâton à la main.

Ah! ahl coquins! que faites-vous ici ? Il y a trois heures que nous vous cherchons.

MASCARILLE, se sentant battre.

Abhilahilahil vous ne m’aviez pas dit que les coups en seraient aussi.

JODELET., Abil ahil! ahil LA GRANGE C’est Hp à vous, infâme, que vous êtes, à vouloir faire l’homme d’importance!

DU CROISY Voilà qui vous apprendra à vous connaître.

SCÈNE XIV. — MASCARILLE, JODELET, CATHOS, MAGDELON, LUCILE, CÉLIMÈNE, MAROTTE, VioLons. MAGDELON

Que veut donc dire ceci ?

JODELET C’est une gageure.

. CATHOS Quoi! vous laisser battre de la sorte!

MASCARILLE Mon Dieu! je n’ai pas voulu faire semblant de rien; car je suis violent, et je me serais emporté.

MAGDELON Endurer un affront comme celui-là en notre présence!

MASCARILLE Ce n’est rien : ne laissons pas d’achever. Nous nous connaissons il y a longtemps; et, entre amis, on ne va pas se piquer pour si peu de chose.

SCÈNE XV. — DU CROISY, LA GRANGE, MAGDELON, CATHOS, CÉLIMÈNE, LUCILE, MASCARILLE, JODE- LET, MAROTTE, VIoLons.

LA GRANGE Ma foi, marauds, vous ne vous tirez pas de nous, je vous promets. Entrez, vous autres. (Trois ou quatre Spadassins entrent.) MAGDELON Quelle est donc cette audace, de venir nous troubler de la sorte dans notre maison ?

DU CROISY Comment! mesdames, nous endurerons que nos laquais soient mieux reçus que nous; qu’ils viennent vous faire l'amour à nos dépens et vous donnent le bal ?

MAGDELON

Vos laquais!

LA GRANGE Oui, nos laquais : et cela n’est ni beau ni honnête de nous les débaucher comme vous faites.

MAGDELON O ciel! quelle insolence!

LA GRANGE

Mais ils n’auront pas l’avantage de se servir de nos habits pour vous donner dans la vue; et,si vous les voulez aimer, ce sera, ma foi, pour leurs beaux yeux. Vite, qu’on les dépouille sur-le-champ.

JODELET Adieu notre braverie.

MASCARILLE Voilà le marquisat et la vicomté à bas.

DU CROISY Ah! ah! coquins! vous avez l’audace d’aller sur nos brisées ! Vous irez chercher autre part de quoi vous rendre agréables aux yeux de vos belles, je vous en assure. LA GRANGE C’est trop que de nous supplanter, et de nous supplanter avec nos propres habits.

MASCARILLE O fortune! quelle est ton inconstance!

DU CROISY Vite, qu’on leur ôte jusqu’à la moindre chose.

LA GRANGE

Qu’on emporte toutes ces hardes, dépêchez. Maintenant, mesdames, en l’état qu’ils sont, vous pouvez continuer vos amouts avec eux tant qu’il vous plaira; nous vous laissons toute sorte de liberté pour cela, et nous vous protestons, monsieur et moi, que nous n’en serons aucunement jaloux. (Da Croisy, La Grange, Lucile, Célimène et Marotte sortent.)

CATHOS Ah! quelle confusion!

MAGDELON Je crève de dépit!

35 LES PRÉCIEUSES RIPICULES

VIOLONS, 4UX Marquis.

Qu'est-ce donc que ceci ? Qui nous payera, nous autres ?

MASCARILLE Demandez à monsieur le vicomte.

VIOLONS, 44 vicomte.

Qui est-ce qui nous donnera de l’argent ?

JODELET Demandez à monsieur le marquis.

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