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XXI INTRODUCTION

France n’hésiterait pas : elle proclamerait Molière », et aussi : « Chaque homme de plus qui sait lire doit être un lecteur de plus pour Molière »; enfin, au début de l’article fameux du 13 juillet 1663 sur les publications relatives à Molière : «Il y a une seule chose en France dont on ne paraît pas près de se déshabituer et de se lasser, c’est d’entendre dire du bien de Molière »; et l’article se termine sur la plus belle déclaration d’amitié qu’un écrivain ait jamais inspirée à un critique : « Aimer Molière, c’est être à l’abri.. de ce fanatisme politique, froid, sec et cruel, qui ne tit pas, qui sent son sectaire, qui trouve moyen de pétrir et de combiner tous les fiels et d’unir dans une doctrine amère les haines, les rancunes, et les jacobinismes de tous les temps. Aimer et chérir Molière, c’est être antipathique à toute warière dans le langage et dans l’expression; c’est ne pas s’amuser et s’attarder aux grâces mignardées, aux finesses cherchées, aux coups de pinceau léchés, au marivaudage en aucun genre, au style miroitant et artificiel. Aimer Molière, c’est n’être disposé à aimer ni le faux bel esprit ni la science pédante; c’est aimer la santé et le droit sens de l’esprit chez les autres comme pour soi »*,

À ces témoignages multipliés de Sainte-Beuve, il convient de joindre ceux des autres critiques, de Nisard, de Taine, de Sarcey, de Brunetière. Pour Nisard, qui à jugé avec sa finesse coutumière l’auteur du Misanthrope, Molière est le maître de notre comédie : « Génie inépuisable, écrit-il, il fait la part de tout le monde avec une libéralité sans égale, écrivant pout la cour et la ville, pour les gens capables de tirer profit des plaisirs du théâtre, comme pour ceux qui ne veulent que s’y divertir; composant les bouffonneries pour la foule, les chefs-d’œuvre pour les lettrés sévères et pour les hommes de génie, ses égaux; défrayant de ses pièces le Ds et l’avenir, la France et le monde; le plus grand nom de notre théâtre par la fécondité et par cette plénitude de génie propre à lui seul ss fut sans commencement et sans déclin, et qui anima de la même vie les premiers croquis où il s’essayait dans son art, et les immortels tableaux où il en atteignit la perfection. Aucun poète dans notre pays n’a eu plus d'imagination, de sensibilité et de raison, ni une harmonie plus parfaite. Chez les autres, l’une ou l’autre de ces facul-

* Cf, Maurice Allem, Les Grands Écrivains français par Sainte-Beuve, I. e., note 152, PP. 359-

tés a dominé, et tel s’est attiré des critiques pour s’être laissé trop aller à la tendresse, tel autre parce que la raison y paraît trop en forme, ou que l’imagination n’y est pas assez réglée. Molière met tous les goûts d’accord. Ni ceux qui se plaisent à la tendresse ne trouvent qu’il en a manqué où il en fallait, ni ceux auxquels il faut beaucoup de matière pour contenter leur imagination ne le trouvent timide ou stérile dans ses conceptions, ni ceux qui veulent de la raison partout ne le surprennent un moment hors du naturel et du vrai» *.

Taine, faisant sien le mot de l’acteur anglais Kemble qui voyait en Molière le dieu même de la Comédie, écrit qu’il le fut en effet, et dans-la mesure même où il était homme du xvr® siècle et Français : «Il (Molière) n’a pensé qu’à titre de Français pour un auditoire de Français, gens du monde. Nous goûtons chez lui notre plaisir national. Il nous donne des modèles, sans tomber dans la pédanterie, sans toucher au tragique, sans entrer dans la solennité. Ce modèle est /’honnête homme, comme on disait alors : Philinte, Ariste, Clitandre, Eraste; il n’y en a point d’autres qui puisse nous instruire et en même temps nous amuser. Il sent du premier coup ce qu’il faut dire ou taire, dans quelle mesure et avec quelles nuances, quel biais précis accommoder la vérité et la mode, jusqu'où 1l faut transiger, ou résister, quelle fine limite sépare les bienséances et la flatterie, la véracité et la maladresse. Sur cette ligne étroite, il avance exempt d’embarras et de méprises, sans être jamais dérouté par les heurts, sans permettre au fin sourire de la politesse de quitter jamais ses lèvres, sans manquer une occasion d’accueillir par le rire de la belle humeur les balourdises de son voisin. C’est cette dextérité toute française qui concilie en lui l’honnêteté foncière et l'éducation mondaine » **,

Sarcey, lui, qui se place le plus souvent pour juger une œuvre théâtrale du point de vue dela pièce «bien faite», le tient pour le premier homme de théâtre de tous les temps, et, plus voltairien encore que Voltaire, trouve qu’il n'est rien qui égale Tartuffe et qui remporte d’ailleurs plus de succès, étant « de toutes les pièces de Molière » et même «de toutes les pièces de tous les genres et de tous les pays »

* Histoire de la Littérature francaise, 1, XL, chap. 1x, paragt. 4 et 5. ** Hüsioire de la Lifiérature anglaise, t. IL È :

XXIII IN TROD UCTION

la seule qui amuse également tout le monde, de quelque façon et en quelque théâtre qu’elle soit jouée : « Je n’ai pas vu Tartuffe dix fois ni vingt, écrit-il avec une joie visible, je l'ai vu des centaines de fois, et partout, et sur les scènes les plus intimes, et devant les publics les plus différents. Je l’ai vu en province, je l’ai vu à Montmartre, à Saint-Cloud, dans des théâtres innomés de la banlieue ; je Pai vu jouer devant des spectateurs qui évidemment ne le connaissaient pas, qui peut-être ignoraient jusqu’au nom de Molière, et qui écoutaient Tar/uffe comme ils auraient regardé Geneviève de Brabant jouée par des marionnettes! Eh bien, je puis dire, et je ne crains d’être démenti par personne, que l'effet à toujours été prodigieux; que le second acte a toujours mis toute la salle en joie; que le troisième l’a tenue en haleine; que l’admirable coup de théâtre du quatrième acte l’a toujours enlevée :

Ab ! ab 1 l'homme de bien, vous m°en voulez donner ?

« À ce vers, un rire s’élève de tous les coins de la salle; un tire de vengeance, si vous voulez; un tire amer, un rire violent; peu importe! L’émotion est poignante, et elle est la même chez tous. Dirai-je que cette émotion est d’autant plus vive que le public est moins lettré et se laisse mieux, comme disait Molière lui-même, prendre par les entrailles » *.

Quant à Brunetière, qu’aurait pu séparer de Molière une conception bien différente du problème de la vie, il a — mieux que personne peut-être — parlé de son safuralisme : « Molière, observe-t-il, est de la famille de Rabelais et de Voltaire, libre d’esprit comme eux, indépendant d’humeur, païen comme eux, si vous voulez, et comme eux serviteur du culte de la nature et de l’humanité.. Qu'est-ce qu’il attaque ? et qui, lui-même, a-t-il attaqué? Ce sont les précieuses, Cathos, Magdelon, Philaminte; ce sont les pédants, Oronte, Trissotin, Vadius. Ce sont encore les prudes. ce sont les marquis, ce sont les coquettes, ce sont les barbons amoureux, ce sont les hypocrites — ce sont tous ceux enfin dont on peut dire que le ridicule ou l’odieux consiste essentiellement à farder, à déguiser, à masquer ou à dénaturer la nature. Qu'est-ce, en effet, qu’une précieuse, et qu'est-ce qu’un pédant ? Beaucoup d’autres choses, sans

* Histoire de la Littérature anglaise, t. XII, ** Quarante ans de théâtre,

doute ; mais avant tout et par-dessus tout, ce sont des gens qui superposent en eux une nature artificielle, si je puis ainsi dire, à la vraie, à la bonne, à la seule, à celle dont les impulsions, selon la philosophie de Molière, ne sauraient jamais nous tromper... » *. Et Schérer, qui écrivait hélas! comme Schérer, ayant dit que Molière 4 est aussi mauvais écrivain qu’on peut l'être» et qu’il manque de «style organique », mieux que personne peut-être Brunetière lui répond, ainsi qu'aux autres «puristes», que la comédie n’est peut-être pas le lieu du « style organique » et que « si Molière écrivait comme Térence, il ne serait qu’un demi-Molière ». Avec beaucoup d’acuité, il loue le style de Molière d’être à la fois dramatique et comique, c’est-à-dire de se conformer au caractère de ses personnages et aussi d’être « bourgeois, ce qui le distingue du style de Racine », « cossu, ce qui le distingue du style de Regnard », « vivant, ce qui le He du style de Boileau », qui, quoique étant de la même veine, demeure pourtant « livresque » **,

À vrai dire, les détracteurs du style de Molière se font rates au xix® siècle, et, en dehors de l’auteur d’yre Hérésie littéraire, on ne trouve guère pour critiquer en lui le styliste que le bon Théophile Gautier, qui proclamait, à en croire le Journal des Goncourt, le Misanthrope « infect » et mal écrit. Mais Gautier, comme on sait, n’a jamais brillé par le discernement, et il semble ne pas s’être rendu compte qu’un auteur de comédies pouvait avoir un autre idéal d'art et de style que le ciseleur d’Émaux et Camées. C’est à des artistes comme Gautier, trop préoccupés d’un art où tout vise à l’effet, que Molière lui-même à d’avance répondu, quand, dans sa Gloire du Val-de-Grâce, « apothéose» de son ami le peintre Mignard, il oppose à la « paresse de l’huile » les « brusques fiertés » de la fresque, qui veulent «un grand génie ».

Plus intéressants à noter sont les réserves d’un Renan, qui, héritier sur ce point de Joseph de Maistre et de Veuillot, trouve « immoral » dans le théâtre de Molière, une certaine littérature « essentiellement roturière, narquoise, spirituelle » et, pour tout dire, « gauloise ». « De même, écrit-il, que les personnes pieuses auront toujours contre Taréuffe un grief assez fondé, de même il me semble que les personnes

* Conférence de l’Odéon, 22 nov. 1888. Cf. Éfudes critiques,t. IV, La philosophie de Molière. ** Histoire de la Littérature française, p. 174. ï

XXV INTÉODUCTION

sérieuses auront toujours quelque peine à approuver les Femmes savantes. Cette façon de présenter les meilleures choses par leur côté ridicule, cette préférence accordée à la vulgarité bourgeoise sur la noblesse intellectuelle, parfois peut-être affectée, à toujours de graves inconvénients dans un pays comme le nôtre, où le ton est la règle à peu près souveraine de l’opinion, et je ne m’étonne pas ue les sociétés distinguées de 1672 aient fait tous leurs efotts pour arrêter à sa naissance ces dangereux ouvrages. Qu’il y aurait une belle apologie à écrire PRO pocro FEMINEO SEXU | » Pour fines et pénétrantes qu’elles soient, les remarques de Renan manquent ici de pertinence, car ce n’est point le seul théâtre de Molière, mais tout le théâtre comique qui exclut, à vrai dire, certaines délicatesses. À Joseph de Maistre qui, avant Renan, s’était pris à regretter que Molière n’ait pas eu la « moralité » de Destouches, Sainte-Beuve, répondant par avance à Renan, avait déjà fait observer que « qui dit moralité en ce sens, dit peu de rire» et que «le théâtre comique n’est une école de mœurs qu’en ce sens que, lorsqu'il est bon, il apprend comment elles sont faites » *.

Au teste, en dépit de ces réserves où, tant au point de vue de la délicatesse que de l’écriture, on ne condamne guère Molière que par inadvertance, et en faisant abstraction des nécessités du style théâtral et du genre comique, sa situation dans le dernier tiers du x1x® siècle est prépondérante, voire unique. Le mouvement romantique,en portant l'attention vers le drame, n’avait pas été favorable à la rénovation de la comédie, qui prend avec Labiche et même avec Pailleron, la forme, plus familière et plus courte, du vaudeville. Molière règne seul. Son œuvre, plus que jamais applaudie sur la scène, devient la Bible de ceux qu’on nomme les « moliéristes », tout férus des moindres détails de son théâtre, attachés à tous les détails de sa vie. « Le bon moliériste, écrivait Jules Lemaître en 1891 **, trouve dans Molière toutes les solutions. Que lui font nos querelles littéraires ? Il s’en tient à ce que dit Dorante à Lysidas et Alceste à Oronte... Sa philosophie, c’est le naturisme cordial d’Elvire, de Cléante et de Béralde. En religion, le mot de don Juan lui suffit : Je 4e le donne pour l'amour

* Cf. Portraits littéraires, t. II, p. 394, et Maurice Aller, Z. «., note 151. #* Cf, Impressions de théâtre, t. II, pp. 111-114.

de l'humanité. Au reste le bon moliériste est semblable aux dévots de cœur qui raisonnent peu et qui se contentent d’adorer. Un dévot peut être un chrétien, un idéaliste, un mystique ; mais, à vrai dire, il n’y songe pas, il est un dévot. De même, un moliériste n’est, proprement, ni un ami de la simplicité et de la raison dans les choses écrites, ni un sectateur de la philosophie de la nature ni, comme on disait jadis, un #bertin : c’est un moliériste.. Un bon moliériste enfin est un homme toujours occupé. Par une fortune singulière, il se trouve qu’une partie considérable de la vie de Molière nous est presque entièrement inconnue, et que, dans celle que nous connaissons, beaucoup de points demeurent obscurs. Qu’a fait Molière jusqu’en 1658 ? Dans quelles villes a-t-il séjourné ? Et à quelles dates ? Armande était-elle la fille ou la sœur de Madeleine Béjart ? Pouvait-elle être la fille de Molière ? A-t-elle trompé son mari ? etc. Puis il faut faire l’histoire de son théâtre, de sa famille et de sa troupe. Quels étaient ces camarades à telle et telle époque ? Où sont les actes de baptême, de mariage et de décès de tous ces gens-là ? Et leurs parents ? Et leurs petits-cousins ? Et leurs arrière-petits-cousins ? Et l’état de leur garde-robe ? Et les mémoires de leur apothicaire ? Bref un bon moliériste est un homme qui passe sa vie à rechercher des documents sur celle du maître et de ses disciples. Il n’a pas le temps de s’ennuyer...» Au premier rang de ces moliéristes dont Jules Lemaître traçait cum grano salis le portrait, il faut citer Georges Monval, qui a fait avancer plus que personne la minutieuse connaissance de la vie et de l’œuvre de Molière.

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