IIÏ. — MOLIÈRE AU XIX® SIÈCLE
Au xixe siècle, cette « magistrature » continue. Molière est sans doute moins bien compris des romantiques, qu’il
* Chamfott vise sans doute ici Lesage,son Crispin et son Turcaref, Piron et sa Méfromanie, Gresset et son Méchant. ; ** Cf, Les Grands Écrivains français par Sainte-Beuve (éd. Maurice Allem), xvnr® 5. : Les
poètes dramatiques, p. 190. s .
##* Mémoires pour servir à l'Histoire de notre littérature, article Molière,
THÉATRE CHOISI DE MOLIÈRE ro
ne l’était de Voltaire, de Chamfort et de La Harpe, mais, tout compte fait, on rend beaucoup plus d’honneur à son génie qu’à celui d’aucun autre classique. Musset, qui le déforme en le trouvant « triste », a beau ajouter des rubans noirs aux rubans verts d’Alceste, il n’en admire pas moins le génie de Molière, fait de « bons sens », sa « fierté », sa «simple harmonie » et il écrase en les rapprochant de lui les auteurs dramatiques du temps, ces « faiseurs » de drames «à la mode »,
Où l'intrigue, enlacée et roulée en feston,
Tourne comme un rebus autour d’un mirliton.
Hugo, autant qu’il le peut, lui rend justice : s’il ne va pas jusqu’à lui faire place -dans sa liste étonnante des quatorze plus grands génies poétiques de l’humanité, où sont admis saint Jean et saint Paul, et le seul Rabelais pour la France, c’est qu’il préfère, songeant à lui-même, laisser en blanc le nom du poète français que Dieu garde en réserve pour y briller à côté de Shakespeare *; mais il tient Molière, si l’on en croit Paul Stapfer **, pour un écrivain de grande race, notamment dans ses premières œuvres. Stendhal le lit sans cesse et l’annote ***, le trouvant d’ailleurs admirable, mais non comique. Béranger en fait sa perpétuelle étude, savourant ses moindres détails d’observation, de vers et de style **##, Thiers **kkk Je met avec Bossuet et Racine, « au-dessus de tout ». Sainte-Beuve, qui s’est plu à noter, presque pour tous les auteurs du XvIIre siècle au xix® siècle dont il parle, leur jugement sur Molière, lui rend en maints endroits l’hommage le plus complet et le plus divers, le plus plein d’admiration lucide et pénétrante. Qui voudra faire la somme moliériste et moliérophile des écrits de Sainte-Beuve la trouvera diligemment rassemblée dans l’excellente édition de M. Maurice Allem; bornons-nous à noter ici les traits les plus marquants et les plus utiles de cette admiration : « Si les nations cherchaient quel est l'écrivain qui les représente le mieux, l’Angleterre nommerait son Shakespeare, l'Allemagne son Gathe; la
* Cf. Wäilliam Shakespeare, |. II.
** Les Artistes juges et parties, 1872. *
*#* Voir ces Notes, recueillies par H. Martineau, dans sa belle édition de Racine ef Shakespeare (éd. du Divan des Œuvres complètes de Stendhal).
*#k* Cf. Sainte-Beuve, Portraits contemporains, t. 1, pp. 91-92.
*#kkk Cf. Sainte-Beuve, notes et pensées dans ses Canseries du Lundi, t. XI, p. 503, et la note
151 de M. Maurice Allem où se trouvent recueillis les principaux jugements des contemporains de Sainte-Beuve sur Molière, rapportés par Sainte-Beuve lui-même.