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SCÈNE Il. — ELMIRE, TARTUFFE

TARTUFFE Que le ciel à jamais, par sa toute bonté, Et de l’âme et du corps vous donne la santé, Et bénisse vos jours autant que le désire Le plus humble de ceux que son amour inspire!

ELMIRE Je suis fort obligée à ce souhait pieux.

Mais prenons une chaise, afin d’être un peu mieux. TARTUFFE Comment de votre mal vous sentez-vous remise ?

ELMIRE Fort bien; et cette fièvre a bientôt quitté prise.

TARTUFFE Mes prières n’ont pas le mérite qu’il faut Pour avoir attiré cette grâce d’en haut; Mais je n’ai fait au ciel nulle dévote instance Qui n’ait eu pour objet votre convalescence.

ELMIRE Votre zèle pour moi s’est trop inquiété.

On ne peut trop chérir votre chère santé; Et, pour la rétablir, j'aurais donné la mienne,

ELMIRE C’est pousser bien avant la charité chrétienne; Et je vous dois beaucoup pour toutes ces bontés. TARTUFFE Je fais bien moins pour vous que vous ne méritez.

ELMIRE L LEE » Æ > J'ai voulu vous parler en secret d’une affaire, Et suis bien aise, ici, qu'aucun ne nous éclaire.

J'en suis ravi de même; et, sans doute, il m'est doux,

Madame, de me voir seul à seul avec vous.

C’est une occasion qu’au ciel j’ai demandée, Sans que, jusqu’à cette heure, il me l’ait accordée.

ELMIRE Pour moi, ce que je veux, c’est un mot d’entretien, Où tout votre cœur s’ouvre, et ne me cache rien.

TARTUFFE Et je ne veux aussi, pour grâce singulière, Que montrer à vos yeux mon Âme tout entière, Et vous faire serment que les bruits que j’ai faits Des visites qu'ici reçoivent vos attraits Ne sont pas envers vous l’effet d’aucune haine, Mais plutôt d’un transport de zèle qui m’entraîne, Et d’un pur mouvement...

ELMIRE Je le prends bien aussi, Et crois que mon salut vous donne ce souci.

TARTUFFE. Î/ lui serre le bout des doigis.

Oui, madame, sans doute, et ma ferveur est telle.

ELMIRE Ouf! vous me serrez trop.

C’est par excès de zèle.

De vous faire aucun mal je n’eus jamais dessein, Et j'aurais bien a (12 lui met la main sur le genou.)

Que fait là votre main ?

TARTUFFE Je tâte votre habit : l’étoffle en est moelleuse.

ELMIRE Ah! de grâce, laissez, je suis fort chatouilleuse. (Elle recule sa chaïse et Tartuffe rapproche la sienne.)

TARTUFFE Mon Dieu! que de ce point l’ouvrage est merveilleux! On travaille aujourd’hui d’un ait miraculeux : Jamais, en toute chose, on n’a vu si bien faire.

A ELMIRE

/VTI est vrai. Mais parlons un peu de notre affaire. On tient que mon mari veut dégager sa foi, Et vous donner sa fille. Est-il vrai ? dites-moi.

TARTUFFE Il m'en à dit deux mots : mais, madame, à vrai dire, Ce n’est pas le bonheur après quoi je soupire; Et je vois autre part les merveilleux attraits De la félicité qui fait tous mes souhaits.

ELMIRE C’est que vous n’aimez rien des choses de la terre.

Mon sein n’enferme pas un cœur qui soit de pierre.

ELMIRE Pour moi, je crois qu’au ciel tendent tous vos soupirs, Et que rien ici-bas n'arrête vos désirs.

TARTUFFE L'amour qui nous attache aux beautés éternelles N’étouffe pas en nous l’amour des temporelles : Nos sens PR peuvent être charmés Des ouvrages parfaits que le ciel a formés.

Ses attraits réfléchis brillent dans vos pareilles ; Mais il étale en vous ses plus rares merveilles : Il a sur votre face épanché des beautés Dont les yeux sont surpris et les cœuts transportés, Et je n’ai pu vous voir, parfaite créature, Sans admirer en vous l’Auteur de la nature, Et d’une ardente amour sentir mon cœur atteint Au plus beau des portraits où lui-même il s’est peint,

D'abord j’appréhendai que cette ardeur secrète

Ne fût du noir esprit une surprise adroite ;

Et même à fuir vos yeux mon cœur se résolut, Vous croyant un obstacle à faire mon salut.

Mais enfin je connus, ô beauté tout aimable!

Que cette passion peut n’être point coupable,

Que je puis l’ajuster avecque la pudeur,

Et c’est ce qui m’y fait abandonner mon cœur.

Ce m'est, je le confesse, une audace bien grande Que d’oser de ce cœur vous adresser l’offrande ; Mais j'attends en mes vœux tout de votre bonté, Et rien des vains efforts de mon infirmité.

En vous est mon espoir, mon bien, ma quiétude; De vous dépend ma peine ou ma béatitude ;

Et je vais être enfin, par votre seul arrêt, Heureux, si vous voulez, malheureux, s’il vous plaît.

ELMIRE

La déclaration est tout à fait galante;

Mais elle est, à vrai dire, un peu bien surprenante. Vous deviez, ce me semble, armer mieux votre sein, Et raisonner un peu sur un pareil dessein.

Un dévot comme vous, et que partout on nomme...

TARTUFFE Ah! pour être dévot, je n’en suis pas moins homme : Et, lorsqu’on vient à voir vos célestes appas, Un cœur se laisse prendre et ne raisonne pas. Je sais qu’un tel discours de moi paraît étrange : Mais, madame, après tout, je ne suis pas un ange, Et, si vous condamnez l’aveu que je vous fais, Vous devez vous en prendre à vos charmants attraits. Dès que j'en vis briller la splendeur plus qu’humaine, De mon intérieur vous fûtes souveraine; De vos regards divins l’ineffable douceur Força la résistance où s’obstinait mon cœur; Elle surmonta tout, jeûnes, prières, larmes, Et tourna tous mes vœux du côté de vos charmes. Mes yeux et mes soupirs vous l’ont dit mille fois; Et, pour mieux m'expliquer, j’emploie ici la voix. Que si vous contemplez, d’une âme un peu bénigne, Les tribulations de votre esclave indigne; S’il faut que vos bontés veuillent me consoler,

217 LE TÂRTUFFE

Et jusqu’à mon néant daignent se ravaler,

J'aurai toujours pour vous, Ô suave merveille !

Une dévotion à nulle autre pareille.

Votre honneur avec moi ne court point de hasard, Et n’a nulle disgrâce à craindre de ma part.

Tous ces galants de cour, dont les femmes sont folles, Sont bruyants dans leurs faits et vains dans leurs paroles ; De leurs progrès sans cesse on les voit se targuer;

Ils n’ont point de faveurs qu’ils n’aillent divulguer; Et leur langue indiscrète, en qui l’on se confie, Déshonore l’autel où leur cœur sacrifie.

Mais les gens comme nous brûlent d’un feu discret, Avec qui, pour toujouts, on est sûr du secret.

Le soin que nous prenons de notre renommée

Répond de toute chose à la personne aimée;

Et c’est en nous qu’on trouve, acceptant notre cœuf, De l’amour sans scandale et du plaisir sans peur.

ELMIRE Je vous écoute dire, et votre rhétorique En termes assez forts à mon âme s’explique.

N’appréhendez-vous point que je ne sois d’humeur À dire à mon mari cette galante ardeur, Et que le prompt avis d’un amour de la sorte Ne pût bien altérer l’amitié qu’il vous porte ?

Je sais que vous avez trop de bénignité, Et que vous ferez grâce à ma témérité; Que vous m’excuserez, sur l’humaine faiblesse, Des violents transports d’un amour qui vous blesse, Et considérerez, en regardant votre air, Que l’on n’est pas aveugle, et qu’un homme est de chair.

D’autres prendraient cela d’autre façon peut-être; Mais ma discrétion se veut faire paraître.

Je ne redirai point l’affaire à mon époux; Mais je veux, en revanche, une chose de vous : C’est de presser tout franc, et sans nulle chicane, L'union de Valère avecque Mariane, De renoncer vous-même à l’injuste pouvoir Qui veut du bien d’un autre enrichir votre espoir.

Jus

D’abord j’appréhendai que cette ardeur secrète

Ne fût du noir esprit une surprise adroite ;

Et même à fuir vos yeux mon cœur se résolut, Vous croyant un obstacle à faire mon salut.

Mais enfin je connus, ô beauté tout aimable!

Que cette passion peut n’être point coupable,

Que je puis l’ajuster avecque la pudeur,

Et c’est ce qui m’y fait abandonner mon cœur.

Ce m'est, je le confesse, une audace bien grande Que d’oser de ce cœur vous adresser l’offrande ; Mais j'attends en mes vœux tout de votre bonté, Et rien des vains efforts de mon infirmité.

En vous est mon espoir, mon bien, ma quiétude; De vous dépend ma peine ou ma béatitude ;

Et je vais être enfin, par votre seul arrêt, Heureux, si vous voulez, malheureux, s’il vous plaît.

La déclaration est tout à fait galante;

Mais elle est, à vrai dire, un peu bien surprenante. Vous deviez, ce me semble, armer mieux votre sein, Et raisonner un peu sur un pareil dessein.

Un dévot comme vous, et que partout on nomme.

TARTUFFE Ah! pour être dévot, je n’en suis pas moins homme : Et, lorsqu’on vient à voir vos célestes appas, Un cœur se laisse prendre et ne raisonne pas. Je sais qu’un tel discours de moi paraît étrange : Mais, madame, après tout, je ne suis pas un ange, Et, si vous condamnez l’aveu que je vous fais, Vous devez vous en prendre à vos charmants attraits. Dès que j'en vis briller la splendeur plus qu’humaine, De mon intérieur vous fûtes souveraine; De vos regards divins l’ineffable douceur Força la résistance où s’obstinait mon cœur; Elle surmonta tout, jeûnes, prières, larmes, Et tourna tous mes vœux du côté de vos charmes. Mes yeux et mes soupirs vous l’ont dit mille fois; Et, pour mieux m'expliquer, j’emploie ici la voix. Que si vous contemplez, d’une âme un peu bénigne, Les tribulations de votre esclave indigne; S’il faut que vos bontés veuillent me consoler,

Et jusqu’à mon néant daignent se ravaler,

J'aurai toujours pour vous, Ô suave merveille!

Une dévotion à nulle autre pareille.

Votre honneur avec moi ne court point de hasard, Et n’a nulle disgrâce à craindre de ma part.

Tous ces galants de cour, dont les femmes sont folles, Sont bruyants dans leurs faits et vains dans leurs paroles ; De leurs progrès sans cesse on les voit se targuer;

Ils n’ont point de faveurs qu’ils n’aillent divulguer; Et leur langue indiscrète, en qui l’on se confie, Déshonore l’autel où leur cœur sacrifie.

Mais les gens comme nous brûlent d’un feu discret, Avec qui, pour toujours, on est sûr du secret.

Le soin que nous prenons de notre renommée

Répond de toute chose à la personne aimée;

Et c’est en nous qu’on trouve, acceptant notre cœut, De l’amour sans scandale et du plaisir sans peur.

ELMIRE Je vous écoute dire, et votre rhétorique En termes assez forts à mon âme s’explique.

N’appréhendez-vous point que je ne sois d’humeur À dire à mon mari cette galante ardeur, Et que le prompt avis d’un amour de la sorte Ne pût bien altérer l’amitié qu’il vous porte ?

Je sais que vous avez trop de bénignité, Et que vous ferez grâce à ma témérité; Que vous m’excuserez, sur l’humaine faiblesse, Des violents transports d’un amour qui vous blesse, Et considérerez, en regardant votre air, Que l’on n’est pas aveugle, et qu’un homme est de chair.

ELMIRE D’autres prendraient cela d’autre façon peut-être; Mais ma discrétion se veut faire paraître.

Je ne redirai point l'affaire à mon époux; Mais je veux, en revanche, une chose de vous : C’est de presser tout franc, et sans nulle chicane, L'union de Valère avecque Mariane, De renoncer vous-même à l’injuste pouvoir Qui veut du bien d’un autre enrichir votre espoir.

Et

ORGON, 4 son fils.

Ah! traître, oses-tu bien, par cette fausseté, Vouloir de sa vertu ternir la pureté ?

DAMIS Quoi! la feinte douceur de cette âme hypocrite Vous fera démentir….

ORGON Tais-toi, peste maudite!

Ah! laissez-le parler; vous l’accusez à tort, Et vous ferez bien mieux de croire à son rapport. Pourquoi, sur un tel fait, m'être si favorable ? Savez-vous, après tout, de quoi je suis capable ? Vous fiez-vous, mon frère, à mon extérieur ?

Et, pour tout ce qu’on voit, me croyez-vous meilleur ? Non, non : vous vous laissez tromper à l’apparence, Et je ne suis rien moins, hélas ! que ce qu’on pense. Tout le monde me prend pour un homme de bien; Mais la vérité pure est que je ne vaux rien.

(S’adressant à Damis.) Oui, mon cher fils, parlez; traitez-moi de perfide, D’infâme, de perdu, de voleur, d’homicide; Accablez-moi de noms encor plus détestés :

Je n’y contredis point, je les ai mérités; Et j'en veux à genoux souffrir l’ignominie, Comme une honte due aux crimes de ma vie.

ORGON, à Tartuffe. Mon frère, c’en est trop.

(A son fils.) Ton cœur ne se rend point,- Traître!

DAMIS $ Quoi! ses discours vous séduiront au point...

ORGON ; Tais-toi, pendard!

(A Tartufÿe.)

Mon frère, eh! levez-vous, de grâce!

(A son fils.)

Infâme |!

DAMIS Il peut.

ORGON Tais-toi | DAMIS J'enrage! Quoi! je passe.

.ORGON Si tu dis un seul mot, je te romprai les bras.

TARTUFFE Mon frère, au nom de Dieu, ne vous emportez pas! J'aimerais mieux souffrir la peine la plus dure Qu’il eût reçu pour moi la moindre égratignure.

ORGON, à son fils.

Ingrat!

Laissez-le en paix. S’il faut, à deux genoux, Vous demander sa grâce.

Hélas ! vous moquez-vous ?

(A son fils.) Coquin! vois sa bonté!

DAMIS Donc.

ORGON

Paix!

DAMIS Quoi! je.

ORGON Paix, dis-je ; Je sais bien quel motif à l’attaquer t’oblige. Vous le haïssez tous, et je vois aujourd’hui Femme, enfants et valets déchaînés contre lui. On met impudemment toute chose en usage Pour ôter de chez moi ce dévot personnage :

Mais plus on fait d'efforts afin de l’en bannir, Plus j’en veux employer à l’y mieux retenir; Et je vais me hâter de lui donner ma fille, Pour confondre l’orgueil de toute ma famille.

DAMIS A recevoir sa main on pense l’obliger ?

ORGON Oui, traître, et dès ce soir, pour vous faire enrager. Ah! je vous brave tous, et vous ferai connaître Qu'il faut qu’on m’obéisse, et que je suis le maître. Allons, qu’on se rétracte, et qu’à l’instant, fripon, On se jette à ses pieds pour demander pardon.

DAMIS Qui ? moil de ce coquin, qui, par ses impostures….

Ah! tu résistes, gueux, et lui dis des injures! Un bâton! un bâton!

(A Tartuffe.)

Ne me retenez pas.

(A son fils.)

Sus, que de ma maison on sorte de ce pas, Et que d’y revenir on n’ait jamais l’audace!

DAMIS Oui, je sortirai; mais.

ORGON Vite, quittons la placel Je te prive, pendard, de ma succession, Et te donne, de plus, ma malédiction!

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