CURIACE, CAMILLE
Iras-tu, Curiace, et ce funeste honneur * Te plaît-il aux dépens de tout notre bonheur?
CURIACE
Hélas ! je vois trop bien qu'il faut, quoi que je fasse 535
Mourir, ou de douleur, ou de la main d'Horace.
Je vais comme au supplice à cet illustre emploi,
Je maudis mille fois i état qu'on fait de moi,
Je hais cette valeur qui fait qu'Albe m'estime ;
Ma flamme au désespoir passe jusques au crime, 540
Elle se prend au ciel, et rose quereller * ;
Je yous plains, je me plains; mais il y faut aller.
CAMILLE
Non ; je te connois mieux, tu yeux que je te prie
Et qu ainsi mon pouvoir t'excuse à ta patrie.
Tu n'es que trop fameux par tes autres exploits : 545
Albe a reçu par eux tout ce que tu lui dois.
Autre n'a mieux qu* toi soutenu cette guerre;
Autre de plus de morts n'a couvert notre terre * r
Ton nom ne peut plus croître, il ne lui manque rien ;
Souffre qu'un autre ici puisse ennoblir le sien. 550
CU1UACB.
Que je souffre à mes veux qu'on ceigne une autre tête
Des lauriers immortels que la gloire m'apprête, ^
Ou que tout mon pays reproche à ma vertu
Qu'il auroit triomphe si j 'a vois combattu,
i.Var. Iras-tu, ma chère âme, et ce funeste honneur. (1641-56) — « Chère âme, dit Voltaire, ne révoltait point en 1639, et ces expressions tendres rendaient encore la situation plus haute. Depuis peu même une grande actrice {Mlle Clairon) a rétabli cette expression : ma chère âme. »
2. Var. Elle se prend aux Dieux, qu'elle ose quereller. (1641^56) 5. far. Autre de plus de morts n a couvert cette terre. (l641-o6)