ACTE II, SCÈNE VI
Votre sang est trop boa, n'en craignez nen de lâche, 6Î5
Rien dont la fermeté de ces grands cœurs se fâche :
Si ce malheur illustre ébranloit l'un de vous,
Je le désavouerais pour frère ou pour époux.
Pourrois-je toutefois vous faire une prière
Digne d'un tel époux et digne d'un tel frère î 620
Je veux d'un coup si noble ôter l'impiété,
A l'honneur qui l'attend rendre sa pureté,
La mettre en son éclat sans mélange de crimes ;
Enfin je vous yeux faire ennemis légitimes .
Du saint nœud qui vous joint je suis le seul lien : 625
Quand je ne serai plus, vous ne vous serez rien. Brisez votre alliance, et rompez-en la chaîne; Et puisque votre honneur veut des effets de haine, Achetez par ma mort le droit de vous haïr : Albe le veut, et Rome; il faut leur obéir. 630
Qu'un de vous deux me tue, et que l'autre me venge : Alors votre combat n'aura plus rien d'étrange ; Et du moins l'un des deux sera juste agresseur Ou pour venger sa femme, ou pour venger sa sœur. Mais quoi ? vous souilleriez une gloire si belle, 655
Si vous vous animiez par quelque autre querelle : Le zèle du pays vous défend de tels soins1; Vous feriez peu pour lui si vous vous étiez moins : Il lui faut, et sans haine, immoler un beau-frère. Ne différez donc plus ce que vous devez faire : 640
Commencez par sa sœur à répandre son sang, Commencez par sa femme à lui percer le flanc, Commencez par Sabine à faire de vos vies Un digne sacrifice à vos chères patries : Vous êtes ennemis en ce combat fameux, 645
Vous d'Albe, vous de Rome, et moi de toutes deux. Quoi? me réservez-vous à voir une victoire Où, pour haut appareil d'une pompeuse gloire, Je verrai les lauriers d'un frère ou d'un mari Fumer encor d'un sang que j'aurai tant chéri? 650
Pourrai- je entre vous deux régler alors mon âme, Satisfaire aux devoirs et de sœur et de femme, Embrasser le vainqueur en pleurant le vaincu ? Mon, non, avant ce coup Sabine aura vécu : Ma mort le préviendra, de qui que je l'obtienne ; 655
Le refus de vos mains y condamne la mienne. Sus donc, qui vous retient? Allez, cœurs inhumains, J'aurai trop de moyens pour y forcer vos mains.
1. Var. Votre zèle au pays vous défend de tels soins. (1641-00)
Vous ne les aurez point au combat occupées,
Que ce corps au milieu n'arrête vos épées ; 660
Et malgré vos refus, il faudra que leurs coups
Se fassent jour ici pour aller jusqu'à vous.
0 ma femme I
CURIACE
0 ma soeur 1
CAMILLE
Courage! ils s'amollissent.
SABINE
Vous poussez des soupirs ; vos visages pâlissent !
Quelle peur vous saisit? Sont-ce là ces grands coeurs, 665
Ces héros qu'Albe et Rome ont pris pour défenseurs ?
Avec toute ta force attaquer ma vertu ? 670
Du moins contente-toi de l'avoir étonnée *,
Et me laisse achever cette grande journée.
Tu me viens de réduire en un étrange point;
Aime assez ton mari pour n'en triompher point.
Va-t'en, et ne rends plus la victoire douteuse; 675
La dispute déjà m'en est assez honteuse :
Souffre qu'avec honneur je termine mes jours.
SABINE
Va, cesse de me craindre : on vient à ton secours.