SCÈNE VI
DON RODRIGUE
Percé jusques au fond du cœur /
D'une atteinte imprévue aussi bien que mortelle, 'l* '4.' ? <m Misérable vengeur d'une juste querelle, Et malheureux objet d'une injuste rigueur, Je demeure immobile, et mon âme abattue -Ux^y. , * 295 Cède au coup qui me tue.
Si près de voir mon feu récompensé,
0 Dieu, l'étrange peine I En cet affront mon père est l'offensé, Et l'offenseur le père de Chimène! 300
Que je sens de rudes combats I Contre mon propre honneur mon amour s'intéresse : Il faut venger un père, et perdre une maîtresse :
1. Var. Montre-toi digne fils d'un tel père que moi. (1637-56)
2. Var. Je m'en vais les pleurer: va, cours, vole, et nous venge.
3. Voltaire, après avoir blâmé l'emploi des stances dans les tragédies et ditquon lésa bannies avec raison du théâtre, comme donnant l'idée que ce n'est pas le personnage, mais le poète qui parle, veut bien avouer toutefois que « cela n'empêche pas que ces stances du Cid ne soient fort belles et ne soient encore écoutées avec beaucoup de plaisir. » Avant lui d'Aubignac avait dit dans sa Pratique du théâtre (p. 4U2) : « Les stances de Rodrigue, où son esprit délibère entre son amour et son devoir, ont ravi toute la cour et tout Paris. •
26 LE Cil).
L'un m'anime le cœur, l'autre retient mon bras *. Réduit au triste choix ou de trahir ma flamme, 305
Ou de vivre en infâme.
Des deux côtés mon mal est infini.
. 0 Dieu, l'étrange peine ! Faut-il laisser un affront impuni ?
Faut-il punir le père de Chimène? 510
Père, maltresse, honneur, amour, Noble et dure contrainte, aimable tyrannie *, Tous mes plaisirs sont morts, ou ma gloire ternie. L'un me rend malheureux, l'autre indigne du jour. Cher et cruel espoir d'une âme généreuse, 315
Mais ensemble amoureuse, Digne eunemi de mon plus grand bonheur s,
Fer qui causes ma peine4, H 'es-tu donné pour venger mon honneur?
M'es-tu donné pour perdre ma Chimène ? 320
Il vaut mieux courir au trépas.
Je dois à ma maltresse aussi bien qu'à mon père J'attire en me vengeant sa haine et sa colère* ; J'attire ses mépris en ne me vengeant pas. A mon plus doux espoir, l'un me rend infidèle, 325
Et l'autre indigne d'elle.
Mon mal augmente à le vouloir guérir ;
Tout redouble ma peine.
Allons, mon Ame ; et puisqu'il faut mourir, Mourons du moins sans offenser Chimène. 330