‹ Théâtre classique, contenant le Cid, Horace, Cinna, Polyeucte, de P. Corneille; Britannicus, Esther, Athalie, de J. Racine; Mérope, de Voltaire; le Misanthrope, de MolièreChapitre 165 sur 619 · SCÈNE I · texte numérisé non relu

SCÈNE I

f ÉMLIE»

Impatients désirs d'une illustre vengeance

Dont la mort de mon père a formé la naissance *,

Enfants impétueux de mon ressentiment,

Que ma douleur séduite embrasse aveuglément,

Vous prenez sur mon àme un trop puissant empire4 : 5

Durant quelques moments souffrez que je respire,

Et que je considère, en l'état où je suis,

Et ce que je hasarda, et ce que je poursuis.

Quand je regarde Auguste au milieu de sa gloire1,

1. L'édition originale (1643) a le double titre Coma, ou la Clémence b'Augustb.

î. « Plusieurs actrices, dit Voltaire, ont supprimé ce monologue dans les représentations. Le public même paraissait souhaiter ce retranchement : on y trouvait de l'amplification. Cependant j'étais si touché des beautés répandues dans cette première scène, que j'engageai l'actrice qui jouait Emilie & la remettre au théâtre, et elle fut très-bien reçue. »

3. Var. A qui la mort d'un père a donné la naissance. (1643-56)

Var. Que d un juste devoir soutient la violence. (1660) Â. Var. Vous régnez sur mon âme avecque trop d'empire :

Pour le moins un moment souffrez que je respire. (1643-56) &.Var. Quand je regarde Auguste en son trône de gloire. m

Et que tous reproche! à ma triste mémoire 40

Que par sa propre main mon père massacré

Du trône où je le vois fait le premier degré;

Quand vous me présentez cette sanglante image,

La cause de ma haine, et l'effet de sa rage,

Je m'abandonne toute à vos ardents transports, 45

Et crois, pour une mort, lui devoir mille morts.

Au milieu toutefois d'une fureur si juste,

J'aime encor plus Ginna que je ne hais Auguste,

Et je sens refroidir ce bouillant mouvement

Quand il faut, pour le suivre, exposer mon amant1. 20

Oui, Ginna, contre moi moi-même je m'irrite

Quand je songe aux dangers où je te précipite.

Quoique pour me servir tu n'appréhendes rien,

Te demander du sang, c'est exposer le tien * :

D'une si haute place on n'abat point de têtes 25

Sans attirer sur soi mille et mille tempêtes;

L'issue en est douteuse, et le péril certain :

Un ami déloyal peut trahir ton dessein ;

L'ordre mal concerté, l'occasion mal prise,

Peuvent sur son auteur renverser l'entreprise*, 30

Tourner sur toi les coups dont tu le veux frapper;

Dans sa ruine même il peut t'envelopper ;

Et quoi qu'en ma faveur ton amour exécute,

Il te peut, en tombant, écraser sous sa chute 4.

Ah ! cesse de courir à ce mortel- danger : 35

Te perdre en me vengeant, ce n'est pas me venger.

Un cœur est trop cruel quand il trouve des charmes

Aux douceurs que corrompt l'amertume des larmes ;

Et l'on doit mettre au rang des plus cuisants malheurs •

La mort d'un ennemi qui coûte tant de pleurs. 40

Hais peut-on en verser alors qu'on venge un père? Est-il perte à ce prix qui ne semble légère? Et quand son assassin tombe sous notre effort, Doit-on considérer ce que coûte sa mort? Cessez, vaines frayeurs, cessez, lâches tendresses, 45

De jeter dans mon cœur vos indignes foiblesses;

Page 1