‹ Théâtre classique, contenant le Cid, Horace, Cinna, Polyeucte, de P. Corneille; Britannicus, Esther, Athalie, de J. Racine; Mérope, de Voltaire; le Misanthrope, de MolièreChapitre 167 sur 619 · EMILIE, FULV1E · texte numérisé non relu

EMILIE, FULV1E

EMILIE

Je L'ai juré, Fulvie, et je le jure encore,

Quoique j'aime Cinna, quoique mon cœur l'adore,

S'il me veut posséder, Auguste doit périr : 55

Sa tête est le seul prix dont il peut m'acquérir.

Je lui pi escris la loi que mon devoir m'impose.

FULVIE

Elle a pour la blâmer une trop juste cause :

Par un si grand dessein vous vous faites juger

Digne sang de celui que vous voulez venger ; 30

Vais encore une fois souffrez que je vous die

Qu'une si juste ardeur devroit être attiédie *.

Auguste chaque jour, à force de bienfaits,

Semble assez réparer les maux qu'il vous a faits;

Sa faveur envers vous parolt si déclarée, 65

Que vous êtes chez lui la plus considérée ;

Et de ses courtisans souvent les plus heureux

Vous pressent à genoux de lui parler pour eux1.

EMILIE

foute cette faveur ne me rend pas mon père ;

Et de quelque façon que l'on me considère, 70

Abondante en richesse, ou puissante en crédit,

Je demeure toujours la ûlle d'un proscrit.

Les bienfaits ne font pas toujours ce que tu penses :

D'une main odieuse ils tiennent lieu d'offenses ;

Plus nous en prodiguons à qui nous peut haïr, 75

Plus d'armes nous donnons à qui nous veut trahir.

Il m'en fait chaque jour sans changer mon courage ;

Je suis ce que j étois, et je puis davantage,

Et des mêmes présents qu'il verse dans mes mains

i.Var. Que cette passion dût être refroidie. (1645-56)

2. Yar. Ont encore besoin que vous parliez pour eux. (1615-56)

J'tftHte contre lui les esprits des Romains ; 80

Je recevrais de lui la place de Livie

Gomme un moyen plus sûr d'attenter à sa vie.

Pour qui venge son père il n'est point de forfaits»

Et c'est vendre son sang que se rendre aux bienfaits.

FDLVIE.

Quel besoin toutefois de passer pour ingrate ? 85

Ne pouvez-vous haïr sans que la haine éclate?

Assez d'autres sans vous n'ont pas mis en oubli

Par quelles cruautés son trône est établi :

Tant de braves Romains, tant d'illustres victimes

Qu'à son ambition ont immolé ses crimes, 90

Laissent à leurs enfants d'assez vives douleurs

Pour venger votre perte en vengeant leurs malheurs.

Beaucoup l'ont entrepris, mille autres vont les suivre

Qui vit haï de tous ne saoroit longtemps vivre

Remettez à leurs bras les communs intérêts, 05

Et n'aidez leurs desseins que par des vœux sécréta.

EMILIE

Quoi ? je le haïrai sans tâcher de lui nuire ?

J'attendrai du hasard qu'il ose le détruire ?

Et je satisferai des devoirs si pressants

Par une haine obscure et des vœux impuissants? 100

Sa perte, que je veux, me deviendrait amère,

Si quelqu'un l'immoloit à d'autres qu'à mon père ;

Et tu verrais mes pleurs couler pour son trépas,.

Qui, le faisant périr, ne me vengerait pas *.

C'est une lâcheté que de remettre à d'autres 105

Les intérêts publics qui s'attachent aux nôtres. Joignons à la douceur de venger nos parents La gloire qu'on remporte à punir les tyrans, Et faisons publier par toute l'Italie : c La liberté de Rome est l'œuvre d'Emilie ; 110

On a touché son âme, et son cœur s'est épris; Mais elle n'a donné son amour qu'à ce prix. »

ruLvnc.

Votre amour à ce prix n'est qu'un présent funeste Qui porte à votre,amant sa perte manifeste. Pensez mieux, Emilie, à quoi vous l'exposez, 115

Combien à cet écueil se sont déjà brises ; Ne vous aveuglez point quand sa mort est visible.

1. « Ce sentiment atroce et ces beaux vers ont été, dit Voltaire, imités par Racine dans Andromaqué (acte IV, scène .iv)

Ma vengeance est perdue S'il ignore en mourant que c'est moi qui le tue. »

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