‹ Théâtre classique, contenant le Cid, Horace, Cinna, Polyeucte, de P. Corneille; Britannicus, Esther, Athalie, de J. Racine; Mérope, de Voltaire; le Misanthrope, de MolièreChapitre 177 sur 619 · CI5HA · texte numérisé non relu

CI5HA

Malgré notre surprise, et mon insuffisance, 405

Je vous obéirai, Seigneur, sans complaisance,

Et mets bas le respect qui pourroit m empêcher

De combattre un avis où vous semblez pencher ;

Souffrez-le d'un esprit jaloux de votre gloire,

Que vous allez souiller d'une tache trop noire, 410

Si vous ouvrez votre âme à ces impressions *

Jusques à condamner toutes vos actions.

On ne renonce point aux grandeurs légitimes ; On garde sans remords ce qu'on acquiert sans crimes ; Et plus le bien qu'on quitte est noble, grand, exquis, 415 Plus qui l'ose quitter le juge mal acquis. N'imprimez pas, Seigneur, cette honteuse marque A ces rares vertus qui vous ont fait monarque ; Vous l'êtes justement, et c'est sans attentat Que vous avez changé la forme de l'État. 420

Rome est dessous vos lois par le droit de la guerre, Qui sons les lois de Rome a mis toute la terre ; Vos armes l'ont conquise, et tous les conquérants Pour être usurpateurs ne sont pas des tyrans ; Quand ils ont sous leurs lois asservi des provinces', 425 Gouvernant justement, ils s'en font justes princes :

1. On peut comparer à cette scène les chapitres i-xli du livre LU de Dion Cassius, qui contiennent une délibération d'Auçuste avec Agrippa et Mécène. Ginna ouvre ici le même avis que Mécène chez Dion: et Maxime, le même qu'Agrippa, îrar. Si vous laissant séduire à ces impressions,

Vous-même condamnez toutes vos actions. (1643-56) 3. Far. Lorsque notre valeur nous gagne une province, Gouvernant justement, on devient juste prince. (1643-56)

C'est ce que fit César ; il vous faut aujourd'hui

Condamner sa mémoire, ou faire comme lui.

Si le pouvoir suprême est blâmé par Auguste,

César fut un tyran, et son trépas fut juste, 450

Et vous devez aux Dieux compte de tout le sang

Dont vous l'avez vengé pour monter à son rang.

N'en craignez point, Seigneur, les tristes destinées1;

Un plus puissant démon veille sur vos années :

On a dix fois sur vous attenté sans effet, 435

Et qui l'a voulu perdre au même instant l'a fait.

On entreprend assez, mais aucun n'exécute ;

Il est des assassins, mais il n'est plus de Brute :

Enfin, s'il faut attendre un semblable revers,

Il est beau de mourir maître de l'univers. 440

C'est ce qu'en peu de mots j'ose dire, et j'estime

Que ce peu que j'ai dit est l'avis de Maxime.

MAXIME

Oui, j'accorde qu'Auguste a droit de conserver

L'empire où sa vertu l'a fait seule arriver,

Et qu'au prix de son sang, au péril de sa tête, 445

Il a fait de l'Etat une juste conquête;

Mais que, sans se noircir, il ne puisse quitter

Le fardeau que sa main est lasse de porter,

Qu'il accuse par là César de tyrannie,

Qu'il approuve sa mort, c'est ce que je dénie. 450

Rome est à vous, Seigneur, l'empire est votre bien ; Chacun en liberté peut disposer du sien : Il le peut à son choix garder, ou s'en défaire ; Vous seul ne pourriez pas ce que peut le vulgaire, • Et seriez devenu, pour avoir tout dompté, 455

Esclave des grandeurs où vous êtes monté ! Possédez-les, Seigneur, sans qu'elles vous possèdent ; Loin de vous captiver, souffrez qu'elles vous cèdent ; Et faites hautement connoître enfin à tous Que tout ce qu'elles ont est au-dessous de vous. 460

Votre Rome autrefois vous donna la naissance ; Vous lui voulez donner votre toute-puissance ; Et Cinna vous impute à crime capital La libéralité vers le pays natal 1

Il appelle remords famour de la patrie ! 465

Par la haute vertu la gloire est donc flétrie» ? fit ce n'est qu'un objet digne de nos mépris,

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