‹ Théâtre classique, contenant le Cid, Horace, Cinna, Polyeucte, de P. Corneille; Britannicus, Esther, Athalie, de J. Racine; Mérope, de Voltaire; le Misanthrope, de MolièreChapitre 194 sur 619 · ACTE III, SCÈNE IV · texte numérisé non relu

ACTE III, SCÈNE IV

Hais ne crois pas qu'ainsi jamais je t'appartienne :

Il peut faire trembler la terre sous ses pas,

Mettre un roi hors du trône, et donner ses États1, 940

De ses proscriptions rougir la terre et l'onde,

Et changer à son gré l'ordre de tout le monde; '

Mais le cœur d'Emilie est hors de son pouvoir *.

ONHA.

Aussi n'est-ce qu'à vous que je veux le devoir1.

Je suis toujours moi-même, et ma foi toujours pure : 945

La pitié que je sens ne me rend point parjure ;

J'obéis sans réserve à tous vos sentiments 4,

Et prends vos intérêts par delà mes serments.

J'ai pu, vous le savez, sans parjure et sans crime, Vous laisser échapper cette illustre victime. 950

César se dépouillant du pouvoir souverain Nous ôtoit tout prétexte à lui percer le sein ; La conjuration s'en alloit dissipée, Vos desseins avortés, votre haine trompée : Moi seul j'ai raffermi son esprit étonné, 955

Et pour vous l'immoler ma main l'a couronné.

iMIUB.

Pour me l'immoler, traître 1 et tu veux que moi-même

Je retienne ta main I qu'il vive, et que je l'aime 1

Que je sois le butin de qui l'ose épargner,

Et le prix du conseil qui le force à régner 1 .960

cuou.

Me me condamnez point quand je vous ai servie : Sans moi, vous n'auriez plus de pouvoir sur sa vie; Et malgré ses bienfaits, je rends tout à l'amour, Quand je veux qu'il périsse, ou vous doive le jour. Avec les premiers voeux de mon obéissance, 965

Souffrez ce ibible effort de ma reconnoissance, Que je tâche de vaincre un indigne courroux. Et vous donner pour lui l'amour qu'il a pour vous. Une âme généreuse, et que la vertu guide, Fuit la honte des noms d'ingrate et de perfide ; 970

Elle en hait l'infamie attachée au bonheur,

i.Var. Jeter un roi du trône, et donner ses États. (1643-60) î. « Voilà une imitation admirable de ces beaux vers d'Horace (livre 11, ode i, vers 23 et 24) :

Et euncta terrarum subacia, Prmter atrocem animum Catonis. »

5. Var. Aussi n'est-ce qu'à vous que je le veux devoir. (1643-56) 4. Var. J'obéis sans réserve à tous vos mouvements. (1643-56)

(VoUavre.) 1

Et n'accepte aucun bien aux dépens de l'honneur.

EMILIE

Je fais gloire, pour moi, de cette ignominie :

La perfidie est noble envers la tyrannie ;

Et quand on* rompt le cours d'un sort si malheureux fty 975

Les cœurs les plus ingrats sont les plus généreux

ClfflfA.

Vous faites des vertus au gré de votre haine.

EMILIE

Je me fais des vertus dignes d'une Romaine.

enou.

Un cœur vraiment romain...

tJOUE.

Ose tout pour ravir Une odieuse vie à qui le fait servir1 : 980

Il fuit plus que la mort la honte d'être esclave.

C'est l'être avec honneur que de l'être d'Octave ;

Et nous voyons souvent des rois à nos genoux

Demander pour appui tels esclaves que nous 3.

11 abaisse à nos pieds l'orgue* des diadèmes, 985

Il nous fait souverains sur leurs grandeurs suprêmes ;

Il prend d'eux les tributs dont il nous enrichit,

Et leur impose un joug dont il nous affranchit.

EMILIE

L'indigne ambition que ton cœur se propose 1

Pour être plus qu'un roi, tu te crois quelque chose 1 990

Aux deux bouts de la terre en est-il un si vain4

Qu'il prétende égaler un citoyen romain?

Antoine sur sa tête attira notre haine

En se déshonorant par l'amour d'une reine ;

Attale, ce grand roi, dans la pourpre blanchi, 995

Qui du peuple romain se nommoit l'affranchi,

Quand de toute l'Asie il se fût vu l'arbitre,

Eût encor moins prisé son trône que ce titre.

Souviens-toi de ton nom, soutiens sa dignité ;

Et prenant d'un Romain la générosité, 1000

Sache qu'il n'en est point que le ciel n'ait fait naître

Pour commander aux rois, et pour vivre sans maître.

l.Var. Et quand il faut répandre un sang si malheureux.

(1643-56) t.Var. Et le sang et la vie à qui le fait servir. (1645-56) 3. Var. Implorer la faveur d'esclaves tels que nous. (1643-56) l.Var. Aux deux bouts de la terre en est-il d'assez vain Pour prétendre égaler un citoyen romain? (1643-56)

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