ACTE III, SCÈNE IV
Hais ne crois pas qu'ainsi jamais je t'appartienne :
Il peut faire trembler la terre sous ses pas,
Mettre un roi hors du trône, et donner ses États1, 940
De ses proscriptions rougir la terre et l'onde,
Et changer à son gré l'ordre de tout le monde; '
Mais le cœur d'Emilie est hors de son pouvoir *.
ONHA.
Aussi n'est-ce qu'à vous que je veux le devoir1.
Je suis toujours moi-même, et ma foi toujours pure : 945
La pitié que je sens ne me rend point parjure ;
J'obéis sans réserve à tous vos sentiments 4,
Et prends vos intérêts par delà mes serments.
J'ai pu, vous le savez, sans parjure et sans crime, Vous laisser échapper cette illustre victime. 950
César se dépouillant du pouvoir souverain Nous ôtoit tout prétexte à lui percer le sein ; La conjuration s'en alloit dissipée, Vos desseins avortés, votre haine trompée : Moi seul j'ai raffermi son esprit étonné, 955
Et pour vous l'immoler ma main l'a couronné.
iMIUB.
Pour me l'immoler, traître 1 et tu veux que moi-même
Je retienne ta main I qu'il vive, et que je l'aime 1
Que je sois le butin de qui l'ose épargner,
Et le prix du conseil qui le force à régner 1 .960
cuou.
Me me condamnez point quand je vous ai servie : Sans moi, vous n'auriez plus de pouvoir sur sa vie; Et malgré ses bienfaits, je rends tout à l'amour, Quand je veux qu'il périsse, ou vous doive le jour. Avec les premiers voeux de mon obéissance, 965
Souffrez ce ibible effort de ma reconnoissance, Que je tâche de vaincre un indigne courroux. Et vous donner pour lui l'amour qu'il a pour vous. Une âme généreuse, et que la vertu guide, Fuit la honte des noms d'ingrate et de perfide ; 970
Elle en hait l'infamie attachée au bonheur,
i.Var. Jeter un roi du trône, et donner ses États. (1643-60) î. « Voilà une imitation admirable de ces beaux vers d'Horace (livre 11, ode i, vers 23 et 24) :
Et euncta terrarum subacia, Prmter atrocem animum Catonis. »
5. Var. Aussi n'est-ce qu'à vous que je le veux devoir. (1643-56) 4. Var. J'obéis sans réserve à tous vos mouvements. (1643-56)
(VoUavre.) 1
Et n'accepte aucun bien aux dépens de l'honneur.
EMILIE
Je fais gloire, pour moi, de cette ignominie :
La perfidie est noble envers la tyrannie ;
Et quand on* rompt le cours d'un sort si malheureux fty 975
Les cœurs les plus ingrats sont les plus généreux
ClfflfA.
Vous faites des vertus au gré de votre haine.
EMILIE
Je me fais des vertus dignes d'une Romaine.
enou.
Un cœur vraiment romain...
tJOUE.
Ose tout pour ravir Une odieuse vie à qui le fait servir1 : 980
Il fuit plus que la mort la honte d'être esclave.
C'est l'être avec honneur que de l'être d'Octave ;
Et nous voyons souvent des rois à nos genoux
Demander pour appui tels esclaves que nous 3.
11 abaisse à nos pieds l'orgue* des diadèmes, 985
Il nous fait souverains sur leurs grandeurs suprêmes ;
Il prend d'eux les tributs dont il nous enrichit,
Et leur impose un joug dont il nous affranchit.
EMILIE
L'indigne ambition que ton cœur se propose 1
Pour être plus qu'un roi, tu te crois quelque chose 1 990
Aux deux bouts de la terre en est-il un si vain4
Qu'il prétende égaler un citoyen romain?
Antoine sur sa tête attira notre haine
En se déshonorant par l'amour d'une reine ;
Attale, ce grand roi, dans la pourpre blanchi, 995
Qui du peuple romain se nommoit l'affranchi,
Quand de toute l'Asie il se fût vu l'arbitre,
Eût encor moins prisé son trône que ce titre.
Souviens-toi de ton nom, soutiens sa dignité ;
Et prenant d'un Romain la générosité, 1000
Sache qu'il n'en est point que le ciel n'ait fait naître
Pour commander aux rois, et pour vivre sans maître.
l.Var. Et quand il faut répandre un sang si malheureux.
(1643-56) t.Var. Et le sang et la vie à qui le fait servir. (1645-56) 3. Var. Implorer la faveur d'esclaves tels que nous. (1643-56) l.Var. Aux deux bouts de la terre en est-il d'assez vain Pour prétendre égaler un citoyen romain? (1643-56)