ACTE V, SCENE I
Et tu le fus encor quand tu me pus connoltre,
Et l'inclination jamais n'a démenti *
Ce sang qui t'avoit fait du contraire parti :
Autant que tu l'as pu, les effets l'ont suivie. 1445
Je ne m'en suis vengé qu'en te donnant la vie,
Je te fis prisonnier pour te combler de biens :
Ma cour fut ta prison, mes faveurs tes liens;
Je te restituai d'abord ton patrimoine ;
Je t'enrichis après des dépouilles d'Antoine, 1450
Et tu sais que depuis, à chaque occasion,
Je suis tombé pour toi dans la profusion.
Toutes les dignilés que tu m'as demandées,
Je te lésai sur l'heure et sans peine accordées ,
Je t'ai préféré même à ceux dont les parents 1455
Ont jadis dans mon camp tenu les premiers rangs,
A ceux qui de leur sang m'ont acheté l'empire-*, ,
Et qui m'ont conservé Je jour que je respire.
De la façon en (in qu'avec toi j'ai vécu,
Les vainqueurs sont jaloux du bonheur du vaincu. 1460
Quand le ciel me voulut, en rappelant Mécène,
Après tant de faveur montrer un peu de haine5,
Je te donnai sa place en ce triste accident,
Et te fis, après lui, mon plus cher confident.
Aujourd'hui môme encor, mon âme irrésolue 1465
Me pressant de quitter ma puissance absolue,
De Maxime et de toi j'ai pris les seuls avis,
Et ce sont, malgré lui, les tiens que j'ai suivis.
Bien plus, ce même jour je te donne Emilie,
Le digne objet des vœux de toute l'Italie, 1470
Et qu'ont mise si haut mon amour et mes soins,
Qu'en te couronnant roi je t'aurois donné moins.
Tu t'en souviens, Cinna : tant d'heur et tant de gloire
Ne peuvent pas sitôt sortir de ta mémoire ;
Mais ce qu'on ne pourroit jamais s'imaginer,
Cinna, tu t'en souviens, et veux m'assassiner.
Moi, Seigneur! moi, que j'eusse une âme si traîtresse; Qu'un si lâche dessein....
1. Var. Et le sang t'ayant fait d'un contraire parti, Ton inclination ne l'a point démenti :
Comme elle l'a suivi, les effets l'ont suivie. (1643-56)
2. Var. M'ont conservé le jour qu'à présent je respire, Et m'ont de tout leur sang acheté cet empire. (1643-56)