ACTE V, SCÈNE I
Tu ne trouves dans Rome autre obstacle que moi ',
Si jusques à ce point son sort est déplorable,
Que tu sois après moi le plus considérable,
Et que ce grand fardeau de l'empire romain 1515
Ne puisse, après ma mort, tomber mieux qu'en ta main.
Apprends à te çonnoître, et descends en toi-même : On t'honore dans Rome, on te courtise, on t'aime, Chacun tremble sous toi, «hacun t'offre des vœux, Ta fortune est bien haut, tu peux ce oue tu veux; 1520
Vais tu ferois pitié même à ceux qu'elle irrite *, Si je t'abandonnois à ton peu de mérite'. Ose me démentir, dis-moi ce que tu vaux, Conte-moi tes vertus, tes glorieux travaux, Les rares qualités par où tu m'as dû plaire, 1525
Et tout ce qui t'élève au-dessus du vulgaire. Ma faveur fait ta gloire, et ton pouvoir en vient : Elle seule t'élève, et seule te soutient; C'est elle qu'on adore, et non pas ta personne : Tu n'as crédit ni rang qu'autant qu'elle t'en donne, 1530 Et pour te faire choir je n'aurois aujourd'hui Qu à retirer la main qui seule est ton appui. J'aime mieux toutefois céder à ton envie: Règne, si tu le peux, aux dépens de ma vie; liais oses-tu penser que les Serviliens, 1535
Les Cosses, les Métels, les Pauls, les Fabiens, Et tant d'autres enfin de qui les grands courages Des héros de leur sang sont les vives images, Quittent le noble orgueil d'un sang si généreux. Jusqu'à pouvoir souffrir que tu règnes sur eux? 1540
Parle, parle, il est temps.
Je demeure stupide;
1. Racine a exprimé la même pensée dans ces deux vers d'Alexandre (acte H, scène h) :
Si le monde penchant n'a plus que cet appui,
Je le plains et vous plains vous-même autant que lui.
2. Par. Mais en un triste état on la verroit réduite. (1643-56.)
3. « Ces vers et les suivants occasionnèrent un jour une saillie singulière. Le dernier maréchal de la Feuillade, étant sur le théâtre, dit tout haut à Auguste : « Ah I tu me gâtes le Soyons amis, Cinna. » Le vieux comédien qui jouait Auguste se déconcerta et
qm ensuite lui oit : < soyons « tant, je le remercierais de son amitié. » (Voltaire.)
Non que votre colère ou la mort m'intimide : Je vois qu'on m'a trahi, vous m'y voyez rêver, Et j'en cherche l'auteur sans le pouvoir trouver.
Mais c'est trop y tenir toute l'àrae occupée1 : 4545
Seigneur, je suis Romain, et du sang de Pompée; Le père et les deux fils, lâchement égorgés, Par la mort de César étoient trop peu vengés. C'est là d'un beau dessein l'illustre et seule cause; Et puisqu'à vos rigueurs la trahison m'expose, 1550
N'attendez point de moi d'infâmes repentirs, D'inutiles regrets, ni de honteux soupirs. Le sort vous est propice autant qu'il m'est contraire ; Je sais ce que j'ai fait, et ce qu'il vous faut faire : Vous devez un exemple à la postérité, 1555
Et mon trépas importe à votre sûreté.
AUGUSTE
Tu me braves, Cinna, tu fais le magnanime,
Et loin de t'excuser, tu couronnes ton crime.
Voyons si ta constance ira jusques au bout.
Tu sais ce qui t'est dû, tu vois que je sais tout : 1560
Fais ton arrêt toi-même, et choisis tes supplices.