A LA REINE RÉGENTE
Madame,
Quelque connoissance que j'aye de ma faiblesse, quelque profond respect qu'imprime Votre Majesté dans les âmes de ceux qui l'approchent, j'avoue que je me jette à ses pieds sans timidité et sans défiance, et que je me tiens assuré de lui plaire, parce que je suis assuré de lui parler de ce qu'elle aime le mieux. Ce n'est qu'une pièce de théâtre que je lui présente, mais une pièce de théâtre qui l'entretiendra de Dieu : la dignité de la matière est si haute, que l'impuissance de l'artisan ne la peut ravaler; et votre âme royale se plaît trop à cette sorte d'entretien pour s'offenser des défauts d'un ouvrage où elle rencontrera les délices de son cœur. C'est par là, Madame, que j'espère obtenir de Votre Majesté le pardon du long temps que j 'ai attendu à lui rendre cette sorte d'hommages. Toutes les fois que j'ai mis sur notre scène des vertus morales ou politiques, j'en ai toujours cru les tableaux trop peu dignes de paroltre devant Elle, quand j'ai considéré qu'avec quelque soin que je les pusse choisir dans l'histoire, et quelques ornements dont l'artifice les pût enrichir, elle en voyoit de plus grands exemples dans elle-même. Pour rendre les choses proportionnées, il falloit aller â la plus haute espèce, et n'entreprendre pas de rien offrir de cette nature à une reine Très-Chrétienne, et qui l'est beaucoup plus encore par ses actions que par son titre, â moins que de lui offrir un portrait des vertus chrétiennes dont l'amour et la gloire de Dieu formassent les plus beaux traits, et qui rendit les plaisirs qu'elle y pourra prendre aussi propres â exercer sa piété qu'à délasser son esprit. C'est à cette extraordinaire et admirable piété, Madame, que la France est redevable des bénédic-
1. Anne d'Autriche, fille aînée de Philippe III, roi d'Espagne, mariée à Louis XIII le Î5 décembre 1615, devint régente du royaume en mai 1643, quatre jours après la mort du roi. C'était d'abord à Louis XIII que Corneille avait voulu dédier Poîyevcte. Voici ce que Tallemant des Réaux raconte à ce sujet (tome II, p. 148): « Depuis la mort du cardinal, H. de Schomberg lui dit {au roi) que Corneille vouloit lui dédier la tragédie de Polyeucte. Cela lui fit peur, parce que Montauron avoit donné deux cents pistoles à Corneille pour Cinna. « Il n'est pas nécessaire, dit-il. — Ah I Sire, reprit M. de Schom- « berg, ce n'est point par intérêt. — Bien donc, dit-il, il me fera plaisir. » Ce fut à la reine qu'on la dédia, car le roi mourut entre deux. » — Cette dédicace et Y Abrégé du martyre qui la suit, n'ont été imprimés, du vivant de Corneille, que dans les éditions antérieures à 1669.
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tions qu'elle voit tomber sur les premières armes de son roi ; les heureux succès qu'elles ont obtenus en sont les rétributions éclatantes, et des coups du ciel, qui répand abondamment sur tout le royaume les récompenses et les grâces que Votre Majesté a méritées. Notre perte sembloit infaillible après celle de notre grand monarque ; toute l'Europe avoit déjà pitié de nous, et s'imaginoit que nous nous allions précipiter dans un extrême désordre, parce qu'elle nous voyoit dans une extrême désolation : cependant la prudence et les soins de Votrk Ma; esté, les bons conseils qu'elle a pris, les grands courages qu'elle a choisis pour les exécuter, ont agi si puissamment dans tous les besoins de l'État, que celle première année de sa régence a non-seulement égalé les plus glorieuses de l'autre régne, mais a même effacé, par la prise de Thionville*, le souvenir du malheur qui, devant ses murs, avoit interrompu une si longue suite de -victoires. Permettez que je me laisse emporter au ravissement que me donne cette pensée, et que je m'écrie dans ce transport :
Que vos seins, grande Rsirb, enfantent de miracles Bruxelles et Madrid en sont tous interdits; Et si notre Apollon me les avoit prédits, J'aurois moi-même osé douter de ses oracles.
Sous vos commandements on force tous obstacles; On porte l'épouvante aux cœurs les plus hardis, Et par des coups d'essai vos États agrandis Des drapeaux ennemis font d'illustres spectacles.
La victoire elle-même accqurant à mon roi, Et mettante ses pieds Thionville et Rocroi, Fait retentir ces vers sur le bord de la Seine :
« France, attends tout d'un règne ouvert en triomphant,
Puisque tu vois déjà les ordres de ta Reine
Faire un foudre en tes mains des armes d'un enfant. »
Il ne faut point douter que des commencements si merveilleux ne soient soutenus par des progrès encore plus étonnants. Dieu ne laisse point ses ouvrages imparfaits : il les achèvera, Madame, et rendra non-seulement la régence de Votre Majesté, mais encore toute sa vie, un enchaînement continuel de prospérités. Ce sont les vœux de toute la France, et ce sont ceux que fait avec plus de zèle,