ÉCRIT PAR SIMÉOH MÉTAPIIRASTE, ET RAPPORTÉ PAR SURIUS
L'in6É«ffi08K tissure des fictions avec la vérité, où consiste le plus beau secret delà poésie, produit d'ordinaire deux sortes d'effets, selon la diversité des esprits qui la voient. Les uns se laissent si bien persuader à cet enchaînement, qu'aussitôt qu'ils ont remarqué quelques événements véritables, ils s'imaginent la même chose des motifs qui les font naître et des circonstances qui les accompagnent; les autres, mieux avertis de notre artifice, soupçonnent de fausseté tout ce qui n'est pas de leur connaissance : si bien que quand nous traitons quelque histoire écartée dont ils ne trouvent rien dans leur souvenir, ils l'attribuent toute entière à l'effort de notre imagination, et la prennent pour une aventure de roman.
L'un et l'autre de ces effets serait dangereux en cette rencontre: il y va de la gloire de Dieu, qui se plaît dans celle de ses saints, dont la mort si précieuse devant ses yeux ne doit pas passer pour fabuleuse devant ceux des hommes. Au lieu de sanctifier notre théâtre par sa représentation, nous y profanerions la sainteté de leurs souffrances, si nous permettions que la crédulité des uns et la défiance des autres, également abusées par ce mélange, se méprissent également en la vénération qui leur est due, et que les premiers la rendissent mal à propos à ceux qui ne la méritent pas, cependant que les autres la dénieroient à ceux à qui elle appartient.
Saint Polyeucte est un martyr dont, s'il m'est permis de parler ainsi, beaucoup ont plutôt appris le nom à la comédie qu'à l'église. Le Martyrologe romain en fait mention sur le 13* de février, mais en deux mots, suivant sa coutume * ; Baronius, dans ses Annale*, n'en dit qu'une ligne ■ ; le seul Surius, ou plutôt Mosander, qui Ta augmenté .dans les dernières impressions, en rapporte la
i. Siméon, nommé WétaphrasU, parce qu'il a paraphrasé les vies des saints, est né, à Gonstantinople, dans le dixième siècle. Laurent Surius a publié en 1S70 un recueil en S volumes in-folio, intitulé : fit» tanctorun, qui fut ensuite augmenté par Mosander.— On verra en lisant ce morceau que c'est une sorte de préface. Le titre que lui a donné Corneille : Abrégé du martyre d$ saint Pofystiets, ne s'applique qu'aux deux paragraphes mis entre guillemets,
«. UcLitinx, in Arménie tancti PoÇenctt martyrU, (si, in pertecutione eju* iern Decii, multa pawu, martgrit coronam adeptusest.
s. Nicomedim vero i» Bithynia Quadratus eu passus, Melitin» in Armenia Po* tjffnctnt
mort assez au long sur le9- de janvier; et j'ai cru qu'il étuit de mon devoir d'en mettre ici l'abrégé. Comme il a été à propos d'en rendre la représentation agréable, afin que le plaisir pût insinuer plus doucement l'utilité, et lui servir comme de véhicule pour la porter dans l'âme du peuple, il est juste aussi de lui donner cette lumière pour démêler la vérité d'avec ses ornements, et lui faire reconnoltre ce qui lui doit imprimer du respect comme saint, et ce qui le doit seulement divertir comme industrieux. Voici donc ce que ce dernier nous apprend :
« Polyeucte et Néarque étoient deux cavaliers étroitement liés ensemble d'amitié ; ils vivoient en l'an 250, sous l'empire de Défais; leur demeure étoit dans Méliténe, capitale d'Arménie ; leur religion différente : Néarque étoit chrétien, et Polyeucte suivoit encore la secte des gentils, mais avec toutes les qualités* dignes d'un chrétien, et une grande inclination à le devenir. L'empereur ayant fait publier un édit très-rigoureux contre les chrétiens, cette publication donna un grand trouble à Néarque, non pour la crainte des supplices dont il étoit menacé, mais pour l'appréhension qu'il eut que leur amitié ne souffrit quelque séparation ou refroidissement par cet édit, vu les peines qui y étoient proposées à ceux de sa religion, et les honneurs promis à ceux du parti contraire. Il en conçut un si profond déplaisir, que son ami s'en aperçut; et l'ayant obligé de lui en dire la cause, il prit de là occasion de lui ouvrir son cœur : « Ne craignez point, lui dit Polyeucte, que l'édit de « l'empereur nous désunisse ; j'ai vu cette nuit le Christ que vous « adorez ; il m'a dépouillé d'une robe sale pour me revêtir d'une « autre toute lumineuse, et m'a fait monter sur un cheval ailé c pour le suivre : celte vision m'a résolu entièrement à faire ce « qu'il y a longtemps que je médite; le seul nom de chrétien me c manque; et vous-même, toutes les fois que vous m'avez parlé « de votre Messie *, vous avez pu remarquer que je vous ai tou- « jours écouté avec respect; et quand vous m'avez lu sa vie et ses « enseignements, j'ai toujours admiré la sainteté de ses actions et « de ses discours. 0 Néarque ! si je ne me croyois point indigne « d'aller à lui sans être initié de ses mystères et avoir reçu la grâce m de ses sacrements, que vous verriez éclater l'ardeur que j'ai de « mourir pour sa gloire et le soutien de ses éternelles vérités ! » Néarque l'ayant éclairci du scrupule ou il étoit5 par l'exemple du bon larron, qui en un moment mérita le ciel, bien qu'il n'eût pas reçu le baptême, aussitôt notre martyr, plein d'une sainte fer-
1. Vab. (édit. de 1613) : Néarque étant chrétien, et Polyeucte suivant encore la secte des gentil», mais ayant toutes les qualités.»
S. Vib. (édit. de 1645) : de votre grand Messie.
s. Voltaire, choqué de ce tour qui n'était plus usité de son temps, s'est permis, sans même en avertir, de modifier ainsi ce passage dans son édition dé 17»* : a Néarque l'ayant éclairci sur l'illusion du scrupule où il était. »