ACTE I, SCÈNE III
8TRAT0NICB.
Elle fait assez voir à quel point vous l'aimez.
Hais quel songe, après tout, tient vos sens alarmés ? 220
PAULINE
Je l'ai vu cette nuit, ce malheureux Sévère,
La vengeance à la main, l'œil ardent de colère :
Il n'étoit point couvert de ces tristes lambeaux
Qu'une ombre désolée emporte des tombeaux;
Il n'étoit point percé de ces coups pleins de gloire 225
Qui, retranchant sa vie, assurent sa mémoire ;
Il sembloit triomphant, et tel que sur son char
Victorieux dans Borne entre notre César.
Après un peu d'effroi que m'a donné sa vue :
« Porte à qui tu voudras la faveur qui m'est due, 250
Ingrate, m'a-t-il dit ; et ce jour expiré,
Pleure à loisir l'époux que tu m'as préféré. »
A ces mots, j'ai frémi, mon âme s'est troublée ;
Ensuite des chrétiens une impie assemblée,
Pour avancer l'effet de ce discours fatal, 235
A jeté Polyeucte aux pieds de son rival.
Soudain à son secours j'ai reclamé mon père ;
Hélas 1 c'est de tout point ce qui me désespère,
J'ai vu mon père même, un poignard à la main,
Entrer le bras levé pour lui percer le sein : 240
Là ma douleur trop forte a brouillé ces images ;
Le sang de Polyeucte a satisfait leurs rages :
Je ne sais ni comment ni quand ils l'ont tué,
Hais je sais qu'à sa mort tous ont contribué :
Voilà quel est mon songe.
8TBAT0K1OB.
Il est vrai qu'il est triste ; 245
Hais il faut que votre âme à ces frayeurs résiste : La vision, de soi, peut faire quelque horreur» Hais non pas vous donner une juste terreur. Pouvez-vous craindre un mort? pouvez-vous craindre un père Qui chérit votre époux, que votre époux révère, 250
Et dont le juste choix vous a donnée à lui, Pour s'en faire en ces lieux un ferme et sûr appui?
PAULINE
Il m'en a dit autant, et rit de mes alarmes ,
Hais je crains des chrétiens les complots et les charmes.
Et que sur mon époux leur troupeau ramassé 255
Ne venge tant de sang que mon père a versé.
STBATONICE.
Leur secte est insensée, impie et sacrilège *, 1. Si nous en croyons l'abbé d'Aubignac, dans sa Pratique du
Et dans son sacrifice use de sortilège ;
Mais sa fureur ne va qu'à briser nos autels :
Elle n en veut qu'aux Dieux, et non pas aux mortels 260
Quelque sévérité que sur eux on déploie,
Ils souffrent sans murmure, et meurent avec joie ;
Et depuis qu'on les traite en criminels d'État,
On ne peut les charger d'aucun assassinat.
PAULINE
Tais-toi, mon père vient.