‹ Théâtre classique, contenant le Cid, Horace, Cinna, Polyeucte, de P. Corneille; Britannicus, Esther, Athalie, de J. Racine; Mérope, de Voltaire; le Misanthrope, de MolièreChapitre 230 sur 619 · ACTE I, SCÈNE III · texte numérisé non relu

ACTE I, SCÈNE III

8TRAT0NICB.

Elle fait assez voir à quel point vous l'aimez.

Hais quel songe, après tout, tient vos sens alarmés ? 220

PAULINE

Je l'ai vu cette nuit, ce malheureux Sévère,

La vengeance à la main, l'œil ardent de colère :

Il n'étoit point couvert de ces tristes lambeaux

Qu'une ombre désolée emporte des tombeaux;

Il n'étoit point percé de ces coups pleins de gloire 225

Qui, retranchant sa vie, assurent sa mémoire ;

Il sembloit triomphant, et tel que sur son char

Victorieux dans Borne entre notre César.

Après un peu d'effroi que m'a donné sa vue :

« Porte à qui tu voudras la faveur qui m'est due, 250

Ingrate, m'a-t-il dit ; et ce jour expiré,

Pleure à loisir l'époux que tu m'as préféré. »

A ces mots, j'ai frémi, mon âme s'est troublée ;

Ensuite des chrétiens une impie assemblée,

Pour avancer l'effet de ce discours fatal, 235

A jeté Polyeucte aux pieds de son rival.

Soudain à son secours j'ai reclamé mon père ;

Hélas 1 c'est de tout point ce qui me désespère,

J'ai vu mon père même, un poignard à la main,

Entrer le bras levé pour lui percer le sein : 240

Là ma douleur trop forte a brouillé ces images ;

Le sang de Polyeucte a satisfait leurs rages :

Je ne sais ni comment ni quand ils l'ont tué,

Hais je sais qu'à sa mort tous ont contribué :

Voilà quel est mon songe.

8TBAT0K1OB.

Il est vrai qu'il est triste ; 245

Hais il faut que votre âme à ces frayeurs résiste : La vision, de soi, peut faire quelque horreur» Hais non pas vous donner une juste terreur. Pouvez-vous craindre un mort? pouvez-vous craindre un père Qui chérit votre époux, que votre époux révère, 250

Et dont le juste choix vous a donnée à lui, Pour s'en faire en ces lieux un ferme et sûr appui?

PAULINE

Il m'en a dit autant, et rit de mes alarmes ,

Hais je crains des chrétiens les complots et les charmes.

Et que sur mon époux leur troupeau ramassé 255

Ne venge tant de sang que mon père a versé.

STBATONICE.

Leur secte est insensée, impie et sacrilège *, 1. Si nous en croyons l'abbé d'Aubignac, dans sa Pratique du

Et dans son sacrifice use de sortilège ;

Mais sa fureur ne va qu'à briser nos autels :

Elle n en veut qu'aux Dieux, et non pas aux mortels 260

Quelque sévérité que sur eux on déploie,

Ils souffrent sans murmure, et meurent avec joie ;

Et depuis qu'on les traite en criminels d'État,

On ne peut les charger d'aucun assassinat.

PAULINE

Tais-toi, mon père vient.

Page 1