‹ Théâtre classique, contenant le Cid, Horace, Cinna, Polyeucte, de P. Corneille; Britannicus, Esther, Athalie, de J. Racine; Mérope, de Voltaire; le Misanthrope, de MolièreChapitre 254 sur 619 · FÉLIX, ALBIN · texte numérisé non relu

FÉLIX, ALBIN

FÉLIX

Albin, comme est-il mort ?

ALBIN

En brutal, en impie, En bravant les tourments, en dédaignant la vie, Sans regret, sans murmure, et sans étonnement, 995

Dans l'obstination et l'endurcissement, Comme un chrétien enfin, le blasphème à la bouche.

PEUX

Et l'autre?

Je l'ai dit déjà, rien ne le touche.

Loin d'en être abattu, son cœur en est plus haut ; On l'a violenté pour quitter l'échafaud. 1000

Il est dans la prison, où je l'ai vu conduire ; Mais vous êtes bien loin encor de le réduire1.

Que je suis malheureux 1

ALBIN

Tout le monde vous plaint.

FÉLIX

On ne sait pas les maux dont mon cœur est atteint

De pensers sur pensers mon âme est agitée, 1005

De soucis sur soucis elle est inquiétée ;

Je sens l'amour, la haine, et la crainte, et l'espoir,

La joie et la douleur tour à tour l'émouvoir ;

J'entre en des sentiments oui ne sont pas croyables :

J'en ai de violents, j'en ai de pitoyables, 1010

J'en ai de généreux qui n'oseroient agir^

J'en ai même de bas, et qui me font rougir.

J'aime ce malheureux que j'ai choisi pour gendre,

Je hais l'aveugle erreur qui le vient de surprendre ;

Je déplore sa perte, et le voulant sauver, 1015

J'ai la gloire des Dieux ensemble à conserver ;

Je redoute leur foudre et celui de Décie ;

1. Var. Hais vous n'êtes pas prêt encor de le réduire. (1643-56) — Pour prêt de, au sens où nous disons près de, voyez le Lexique de Corneille, t. II, p. 222 et 223.

Il y Ta de ma charge, il y va de ma vie :

Ainsi tantôt pour lui je m expose au trépas,

Et tantôt je le perds pour ne me perdre pas. 1020

ALBIN

Décie excusera l'amitié d'un beau-père ;

Et d'ailleurs Polyeucte est d'un sang qu'on révère.

FÉLIX

ne point quand l'offense est publique ; 1025 Et lorsqu'on dissimule un crime domestique, Par quelle autorité peut-on, par quelle loi, Châtier en autrui ce qu'on souffre chez soi ?

ALBIN

Si vous n'oseï avoir d'égard à sa personne,

Écrivez à Décie afin qiril en ordonne. 1030

FÉLIX

Sévère me perdroit, si j'en usois ainsi :

Sa haine et son pouvoir font mon plus grand souci.

Si j'avois différé de punir un tel crime,

Quoiqu'il soit généreux, quoiqu'il soit magnanime,

Il est homme, et sensible, et je l'ai dédaigné ; 1035

Et de tant de mépris son esprit indigné ',

Que met au désespoir cet hymen de Pauline,

Du courroux de Décie obtiendroit ma ruine.

Pour venger un affront tout semble être permis,

Et les occasions tentent les plus remis. 1040

Peut-être, et ce soupçon n'est pas sans apparence,

Il rallume en son cœur déjà quelque espérance ;

Et croyant bientôt voir Polyeucte puni,

Il rappelle un amour à grand'peine banni.

Juge si sa colère, en ce cas implacable, 1045

Me ferait innocent de sauver un coupable,

Et s'il m'épargnerait, voyant par mes bontés

Une seconde lois ses desseins avortés.

Te dirai-je un penser indigne, bas et lâche ? Je l'étouffé, il renaît; il me flatte, et mef&che : 1050

L'ambition toujours me le vient présenter, Et tout ce que je puis, c'est de le détester. Polyeucte est ici l'appui de ma famille ; Mais si, par son trépas, l'autre épousoit ma fille, J'acquerrais bien par là de plus puissants appuis, 1055

Qui me mettraient plus haut cent fois crae je ne suis. Mon cœur en prend par force une maligne joie ;

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