FÉLIX, ALBIN
FÉLIX
Albin, comme est-il mort ?
ALBIN
En brutal, en impie, En bravant les tourments, en dédaignant la vie, Sans regret, sans murmure, et sans étonnement, 995
Dans l'obstination et l'endurcissement, Comme un chrétien enfin, le blasphème à la bouche.
PEUX
Et l'autre?
Je l'ai dit déjà, rien ne le touche.
Loin d'en être abattu, son cœur en est plus haut ; On l'a violenté pour quitter l'échafaud. 1000
Il est dans la prison, où je l'ai vu conduire ; Mais vous êtes bien loin encor de le réduire1.
Que je suis malheureux 1
ALBIN
Tout le monde vous plaint.
FÉLIX
On ne sait pas les maux dont mon cœur est atteint
De pensers sur pensers mon âme est agitée, 1005
De soucis sur soucis elle est inquiétée ;
Je sens l'amour, la haine, et la crainte, et l'espoir,
La joie et la douleur tour à tour l'émouvoir ;
J'entre en des sentiments oui ne sont pas croyables :
J'en ai de violents, j'en ai de pitoyables, 1010
J'en ai de généreux qui n'oseroient agir^
J'en ai même de bas, et qui me font rougir.
J'aime ce malheureux que j'ai choisi pour gendre,
Je hais l'aveugle erreur qui le vient de surprendre ;
Je déplore sa perte, et le voulant sauver, 1015
J'ai la gloire des Dieux ensemble à conserver ;
Je redoute leur foudre et celui de Décie ;
1. Var. Hais vous n'êtes pas prêt encor de le réduire. (1643-56) — Pour prêt de, au sens où nous disons près de, voyez le Lexique de Corneille, t. II, p. 222 et 223.
Il y Ta de ma charge, il y va de ma vie :
Ainsi tantôt pour lui je m expose au trépas,
Et tantôt je le perds pour ne me perdre pas. 1020
ALBIN
Décie excusera l'amitié d'un beau-père ;
Et d'ailleurs Polyeucte est d'un sang qu'on révère.
FÉLIX
ne point quand l'offense est publique ; 1025 Et lorsqu'on dissimule un crime domestique, Par quelle autorité peut-on, par quelle loi, Châtier en autrui ce qu'on souffre chez soi ?
ALBIN
Si vous n'oseï avoir d'égard à sa personne,
Écrivez à Décie afin qiril en ordonne. 1030
FÉLIX
Sévère me perdroit, si j'en usois ainsi :
Sa haine et son pouvoir font mon plus grand souci.
Si j'avois différé de punir un tel crime,
Quoiqu'il soit généreux, quoiqu'il soit magnanime,
Il est homme, et sensible, et je l'ai dédaigné ; 1035
Et de tant de mépris son esprit indigné ',
Que met au désespoir cet hymen de Pauline,
Du courroux de Décie obtiendroit ma ruine.
Pour venger un affront tout semble être permis,
Et les occasions tentent les plus remis. 1040
Peut-être, et ce soupçon n'est pas sans apparence,
Il rallume en son cœur déjà quelque espérance ;
Et croyant bientôt voir Polyeucte puni,
Il rappelle un amour à grand'peine banni.
Juge si sa colère, en ce cas implacable, 1045
Me ferait innocent de sauver un coupable,
Et s'il m'épargnerait, voyant par mes bontés
Une seconde lois ses desseins avortés.
Te dirai-je un penser indigne, bas et lâche ? Je l'étouffé, il renaît; il me flatte, et mef&che : 1050
L'ambition toujours me le vient présenter, Et tout ce que je puis, c'est de le détester. Polyeucte est ici l'appui de ma famille ; Mais si, par son trépas, l'autre épousoit ma fille, J'acquerrais bien par là de plus puissants appuis, 1055
Qui me mettraient plus haut cent fois crae je ne suis. Mon cœur en prend par force une maligne joie ;