‹ Théâtre classique, contenant le Cid, Horace, Cinna, Polyeucte, de P. Corneille; Britannicus, Esther, Athalie, de J. Racine; Mérope, de Voltaire; le Misanthrope, de MolièreChapitre 295 sur 619 · ACTE I, SCÈNE II · texte numérisé non relu

ACTE I, SCÈNE II

Moi, fille, femme, sœur, et mère de vos ma(t/esfl !

Que prétendex-vous donc? Pensez-vous que ma voix

Ait fait un empereur pour m'en imposer trois?

Néron n'est plus enfant : n'est-il pas temps qu'il règne?

Jusqu'à quand voulez-vous que l'Empereur vous craigne? 160

Ne sauroit-il rien voir qu'il n'emprunte vos yeux?

Pour se conduire, enfin, n'a-t-il pas ses aïeux * ?

Qu'il choisisse, s'il veut, d'Auguste ou de Tibère;

Qu'il imite, s'il peut, Germanicus, mon père.

Parmi tant de héros je n'ose me placer ; 165

Mais il est des vertus que je lui puis tracer.

Je puis l'instruire au moins combien sa confidence

Entre un sujet et lui doit laisser de distance.

BDRRHD8.

Je ne m'étois chargé dans cette occasion

Que d'excuser César d'une seule action. 170

Mais puisque sans vouloir que je le justifie

Vous me rendez garant du reste de sa vie,

Je répondrai, Madame, avec la liberté

D'un soldat qui sait mal farder la vérité.

Vous m'avez de César confié la jeunesse, 175

Je l'avoue, et je dois m'en souvenir sans cesse. Mais vous avois-je fait serment de le trahir, D'en faire un empereur qui ne sût qu'obéir ? Non. Ce n'est plus à vous qu'il faut que j'en réponde. Ce n'est plus votre fils, c'est le maître du monde. 180

1. Agrippine étoit, nous l'avons dit, fille de Germanicus, qui avoit été salué imperator par son armée victorieuse, sœur de Caligula, femme de Claude, mère de Néron. « ... Feminœ, quam imperalore genitam, sororem ejusqui rerumpotitus sit et conjugem et matrem fuisse, unicum ad hune diem exemplum est. • (Annales, livre XII, chap. xlii.)

— Ce vers rappelle et ces mots de Junon dans Virgile (Enéide, livre I, vers 50) :

Ait ego quse Divutn incedo regina, Jovitque Et toror et conjux;

et cet autre passage de Racine, dans Athalie (vers 447) :

Hé quoi ? vous de nos rois et la femme et la mère;

et cet endroit de VOraison funèbre de la reine Henriette, prononcée en novembre 1669, un mois avant la première représentation de Britannicus ; « Une grande reine, fille, femme, mère de rois si puissants. »

x. C'est le langage que Tacite fait tenir aux ennemis de Sénéque: « Quem ad finera nihil in republica clarum fore, quod non ab illo reperiri credalur? Certe finitam Neronis pueritiam, et roburjuvenUe adesse : exueret magistrum, satis amplis doctoribus instructus, majorions suis. » (Annale», livre III, chap. lu.)

J'en dois compta, Madame, à l'empire romain.

Qui croit voir son aalut en aa perte en ma main.

Ah ! si dans l'ignorance il le falloit instruire,

N'a voit-on que Séneque et moi pour le séduire?

Pourquoi de aa eonduite éloigner les flatteurs ? 485

Falloit-il dans l'eiil chercher des corrupteurs t

La cour de Claudius, en esclaves fertile,

Pour deux que l'on cherchoit, en eût présenté mille.

Qui tous auraient brigué l'honneur de l'avilir :

Dans une longue enfance ils l'auroient fait vieillir. 100

De quoi vous plaignes-vous, Madame ? On vous révère ,

Ainsi que par César, on jure par sa mère1.

L'Empereur, il est vrai, ne vient plus chaque jour

Mettre à vos pieds l'Empire, et grossir votre cour;

Mais le doit-il, Madame ? et sa reconnaissance 495

Ne peut-t-elle éclater que dans sa dépendance ?

Toujours humble, toujours le timide Néron

N'ose-t-il être Auguste et César que de nom?

Vous le dirai-je enfin ? Rome le justifie.

Rome, à trois affranchis si longtemps asservie ', Î0O

A peine respirant du joug qu'elle a porté.

Du règne de Néron compte sa liberté.

Que dis-je? la vertu semble même renaître.

Tout l'Empire n'est plus la dépouille d'un maître.

Le peuple au champ de Mars nomme ses magistrats; 805

César nomme les chefs sur la foi des soldats ;

Thraséas au sénat, Corbulon dans l'armée*

Sont encore innocents malgré leur renommée ;

Les déserts, autrefois peuplés de sénateurs,

Ne sont plus habités que par leurs délateurs4. 840

Qu'importe que César continue à nous croire,

Pourvu que nos conseils ne tendent qu'A sa gloire ;

1. Dans Tacite nous lisons seulement, parmi les accusations dirigées contre Açrippine après sa mort, qu'elle avait espéré que les cohortes prétoriennes jureraient par son nom : « Quod consortium im perii, juraturasque in femina verba protorias cohortes... speravisset. » (Annak$, livre XIV, chap. n.)

2. Les trois principaux affranchis de Claude étaient farcisse, Pallas et Calliste. Suétone et Sénéque en nomment plusieurs autres.

3. Le stoïcien Pétus Thraséas fut une des dernières victimes de Néron.— Cneius Domitius Corbulon, qu'il fit aussi périr, était le plus illustre général de ce temps.

4. C'est un squvenir de Pline le Jeune (Paa^yriw* 4$ Tr<ya». chap. ixxv) : t Quantum diversitas temporum pcitset, tum maxime çognitum est, „. quum... insulaa onmes, quas modo seiiatorura, jara delatorum turba compleret. »

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