DES SOUVENIRS DE MADAME DE CAYLUS
« M"* de Maintenon pria Racine de lui faire, dans ses moments de loisir, quelque espèce de poème, moral ou historique, dont l'amour fût entièrement banni, et dans lequel il ne crût pas que sa réputation fût intéressée, parce que la pièce resteroit ensevelie à Saint-Cyr, ajoutant qu'il lui imporloit peu que cet ouvrage fût contre les régies, pourvu qu'il contribuât aux vues qu'elle avoit de divertir les demoiselles de Saint-Cyr en les instruisant. Cette lettre jeta Racine dans une grande agitation, il vouloit plaire à .M— de Maiulcnon ; le refus étoit impossible à un courtisan, et la commission délicate pour un homme qui, comme lui, avoit une grande réputation à soutenir, et qui, s'il avoit renoncé à travailler pour les comédiens, ne vouloit pas du moins détruire l'opinion que ses ouvrages avoient donnée de lui. Despréaux, qu'il alla consulter, décida brusquement pour la négative. Ce n'étoit pas le compte de Racine. Enfin, après un peu de réflexion, il trouva dans le sujet d'Esther tout ce qu'il t'ai loi t pour plaire à la cour. Despréaux lui-même en fut encnanté, et l'exhorta à travailler avec autant de zèle qu'il en avoit eu pour l'en détourner.
• Racine ne lut pas longtemps sans porter à M"" de Maintenon, non-seulement le plan de sa pièce (car il avoit accoutumé de les faire en prose, scène pour scène, avant que d'en faire les vers), il porta le premier acte tout fait. M-' de Maintenon en fut charmée, et sa modestie ne put l'empêcher de trouver dans le caractère d'Esther, et dans quelques circonstances de ce sujet, des choses flatteuses pour elle. La Vasthi avoit ses applications \ Aman des traits de ressemblance* ; et, indépendamment de ces idées, l'histoire d'Esther convenoit parfaitement à Saint-Cyr. Les chœurs
1. « M"* de Maintenon étoit flattée, dit M»* de la Fayette, de l'invention et de l'exécution. La comédie représentoit en quelque sorte la chute de MM de Hontespan, et l'élévation de M"* de Maintenon. Toute la différence fut qu'Bsther étoit un peu plus jeune et moins précieuse en fait de piété. L'application qu'on luifaisoitdn caractère d'Esther, et celle de Vaslhi à M™ de Montespan, Ut qu'elle ne fut pas fichée de rendre public un divertissement qui n'avoit été fait que pour la communauté et pour quelques-unes de ses amies particulières. »
t. M"* de Caylus veut sans doute parler de Louvois. Mais voyei au sujet des allusions cherchées dans Ettker la Notice de M. Mesnard dans son édition U* (Bwrvi d$ Rërtne (tome III, p. »lt-*l*).
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que Racine, & l'imitation des Grecs, avoit toujours en vue de re- * mettre sur la scène, se trouvoient placés naturellement dans Esther; et il étoit rayi d*ayçir eu cette occasion de les faire connottre et d'en donner le goût. Enfin je crois que, si Ton fait attention au lieu, au temps et aux circonstances, on trouvera que Racine n'a pas moins marqué d'esprit en cette occasion que dans d'autres ouvrages plus beaux en eux-mêmes.
« Esther fut représentée un an après la résolution que M-« de Maintenon avoit prise de ne plus laisser jouer de pièces profanes a Saint-Cyr. Elle eut un si grand succès que le souvenir n'en est pas encore effacé....
« On représenta Esther Jtout l'hiver; et cette pièce, qui (Revoit être renfermée dans Saint-Cyr, fut vue plusieurs fois ,du Roi et de toute la cour, toujours ayec le même applaudissement. j
PRÉFACE DE RACINg
la célèbre maison de Saint-Cyr ayant été principalement établie pour élever dans la piété un fort grand nombre de Jeunes demoiselles rassemblées de tous les endroits du Royaume, on n'y a rien oublié de tout ce qui pouvoit contribuer à les rendre capables de servir Dieu dans les différents états où il lui plaira de les appeler. Mais, en leur montrant les choses essentielles et nécessaires» on ne néglige pas de leur apprendre celles qui peuvent servir à leur polir l'esprit et à leur former le jugement. On a imaginé pour cela plusieurs moyens» qui, sans les détourner 4e *eur tra~ vail et de leurs exercices ordinaires» les instruisent en les divertissant. On leur met, pour ainsi dire, à profit leurs heures de récréation. On leur fait faire entre elles» sur leurs principaux devoirs, des conversations ingénieuses, cra'on leur a composées exprés, ou qu'elles-mêmes composent sur-le-champ.. On les fait parler sur les histoires qu'on leur a lues» ou si r les importantes vérités qu'on leur a enseignées. On leur fait réciter par cœur et déclamer les plus beaux endroits des meilleurs poètes. £t cela leur sert surtout à les défaire de quantité de mauvaises prononciations qu'elles pourroient avoir apportées de leurs provinces. On a soin aussi de faire apprendre à chanter à celles qui ont de la voix, et on ne leur laisse pas perdre un talent qui les peut amuser innocemment» et qu'elles peuvent employer un jour ^ chanter les louanges de Dieu. ,
Mais la plupart <Jes plus excellents vers de nofre langue ayant été composés sur des matières fort profanes, et nos plus beaux airs étant sur des paroles extrêmement molles et efféminées, capables de faire des impressions dangereuses sur de jeunes esprits» les personnes illustres qui ont bien voulu prendre la principale direction de cette maison ont souhaité qu'il y eût quelque ouvrage qui, sans avoir tous ces défauts, put produire une partie de ces bons effets. Elles me firent l'honneur de me communiquer leur dessein, et même de me demander s} je ne pourrois pas faire, sur quelque sujet de piété et de morale, une espèce de poème où le chant fût mêlé avec le récit, le tout lié par une action qui rendit la chose pins vive et moins capable d'ennuyer.
Je leur proposai le sujet d'Est her, /qui les frappa d'abord, cette histoire leur paraissant pleine de grandes leçons d'amour de Dieu, et de détachement du monde au milieu du monde même. Et je crus de mon côté que je trouverois asses de facilité à traiter ce sujet: d'autant plus qu'il me sembla que, sans altérer aucune des circonstances tant soit peu considérables de l'Écriture sainte, ce
qui serait, a mon avis, une espèce de sacrilège, je pourrais remplir toute mon action avec les seules scènes que Dieu lui-même, pour ainsi dire, a préparées.
J'entrepris donc la chose, et je m'aperçus qu'en travaillant sur le plan qu'on m'avoit donné, j'exécutois en quelque sorte un dessein qui m'avoit souvent passé dans l'esprit, qui étoit de lier, comme dans les anciennes tragédies grecques, le chœur et le chant avec l'action, et d'employer & chanter les louanges du vrai Dieu cette partie du chœur que les païens employoient à chanter les louanges de leurs fausses divinités.
A dire vrai, je ne pensois guère que la chose dût être aussi publique qu'elle l'a été. Mais les grandes vérités de l'Écriture, et la manière sublime dont elles y sont énoncées, pour peu qu'on les présente, même imparfaitement, aux yeux des hommes, sont si propres à les frapper, et d'ailleurs ces jeunes demoiselles ont déclamé et chanté cet ouvrage avec tant de grâce, tant de modestie et tant de piété, qu'il n'a pas été possible qu'il demeurât renfermé dans le secret de leur maison : de sorte qu'un divertissement d'enfants est devenu le sujet de l'empressement de toute la cour, le Koi lui-même qui en avoit été touché, n'ayant pu refuser à tout ce qu'il y a de plus grands seigneurs de les y mener, et ayant eu la satisfaction de voir, par le plaisir qu'ils y ont pris, qu'on se peut aussi bien divertir aux choses de piété qu'à tous les spectacles profanes.
Au reste, quoique j'aie évité soigneusement de mêler le profane avec le sacré, j'ai cru néanmoins que je pouvois emprunter deux ou trois traits d'Hérodote*, pour mieux peindre Assuérus. Car j'ai suivi le sentiment de plusieurs savants interprêtes de l'Écriture, qui tiennent que ce roi est le même que le fameux Darius, fils d'Hystaspe, dont parle cet historien. En effet, ils en rapportent quantité de preuves, dont quelques-unes me paraissent des démonstrations*. Mais je n'ai pas jugé à propos de croire ce même Hérodote sur sa parole, lorsqu'il dit * que les Perses n'élevoient ni temples, ni autels, ni statues à leurs dieux, et qu'ils ne se servoient point de libations dans leurs sacrifices. Son témoignage est expressément détruit par l'Écriture, aussi bien que par Xénophon, beaucoup mieux instruit que lui des mœurs et des affaires de la Perse, et enfin par Quinte-Gurce4.
On peut dire que l'unité de lieu est observée dans cette pièce,