ACTE II, SCÈNE VIII
DON FEKKAXU.
Levex-vous.l'un et l'autre, et parlez à loisir 655
Chimène, je prends part à votre déplaisir; D'une égale douleur je sens mon âme atteinte ' Vous parlerez après; ne troublez pas sa plainte.
CHIMÈNE
Sire, mon père est mort; mes yeux ont vu son sang
Couler à gros bouillons de son généreux flanc. 660
Ce sang qui tant de fois garantit vos murailles,
Ce sang qui tant de fois vous gagna des batailles,
Ce sang qui tout sorti fume encor de courroux
De se voir répandu pour d'autres que pour vous,
Qu'au milieu des hasards n'osoit verser la guerre, 665
Rodrigue en votre cour vient d'en couvrir la terre *.
J'ai couru sur le lieu, sans force et sans couleur :
Je l'ai trouvé sans vie. Excusez ma douleur,
Sire, la voix me manque à ce récit funeste ;
Mes pleurs et mes soupirs vous diront mieux le reste. 670
DON FERNAND
Prends courage, ma fille, et sache qu'aujourd'hui Ton roi te veut servir de père au lieu de lui.
chimène:
Sire, de trop d'honneur ma misère est suivie. Je vous l'ai déjà dit, je l'ai trouvé sans vie 3 ; Son flanc étoit ouvert; et pour mieux nr émouvoir 4, 675
Son sang sur la poussière écrivoit mon devoir ; Ou plutôt sa valeur en cet état réduite Me parloit par sa plaie, ethâtoit ma poursuite; Et pour se faire entendre au plus juste des rois, Par cette triste bouche elle empruntoit ma voix. 680
Sire, ne souffrez pas que sous votre puissance Règne devant vos yeux une telle licence ; Que les plus valeureux, avec impunité,
1. Entre ce vers et le suivant, on lit dans l'édition de 1692: à don Diègue.
2. Var. [Rodrigue en votre cour vient d'en couvrir la terre.] Et pour son coup d'essai son indigne attentat
D'un si ferme soutien a privé votre Etat,
De vos meilleurs soldats abattu l'assurance,
Et de vos ennemis relevé l'espérance.
J'arrivai sur le lieu sans force et sans couleur :
Je le trouvai sans vie. Excusez ma douleur. (1637-56) Les deux derniers vers de cette variante se trouvent aussi dans rédition de 1660.
5. Var. J'arrivai donc sans force, et le trouvai sans vie. (1637-00) A. Var. 11 ne me parla point, mais pour mieux m'émouvoir.
(lG57-iiC)
42 LE GID.
Soient exposés aux coups de la témérité;
Qu'un jeune audacieux triomphe de leur gloire» 685
Se baigne dans leur sang, et brave leur mémoire.'
Un si vaillant guerrier qu'on vient de vous ravir *
Éteint, s'il n'est vengé, l'ardeur de vous servir.
Enfin mon père est mort, j'en demande vengeance,
Plus pour votre intérêt que pour mon allégeance. 690
Vous perdez en la mort d'un homme de son rang :
Vengez-la par une autre, et le sang par le sang.
Immolez, non à moi, mais à votre couronne*,
Hais à votre grandeur, mais à votre personne ;
Immolez, dis-je, Sire, au bien de tout l'État 695
Tout ce qu'enorgueillit un si haut attentat.
DON FBRRAKD.
Don Diègue, répondez.
DON DIÈGUE
Qu'on est digne d'envie Lorsqu'en perdant la force on perd aussi la vie *, Et qu'un long âge apprête aux hommes généreux, Au bout de leur carrière, un destin malheureux t 790
Moi, dont les longs travaux ont acquis tant de gloire» Moi, que jadis partout a suivi la victoire, Je me vois aujourd'hui, pour avoir trop vécu, Recevoir un affront et demeurer vaincu.
Ce que n'a pu jamais combat, siège, embuscade, 705
Ce que n'a pu jamais Aragon ni Grenade, Ni tous vos ennemis-, ni tous mes envieux, Le Comte en votre cour Ta fait presque à vos yeux \ Jaloux de votre choix, et fier de l'avartaee Que lui donnoit sur moi l'impuissance de l'âge. 710
Sire, ainsi ces cheveux blanchis sous le harnois, Ce sang pour vous servir prodigué tant de fois, Ce bras, jadis l'effroi d'une armée ennemie,