PUBLIÉE EN MARS 1CSI
Cette pièce... est regardée comme le modèle le plus parfait de la tragédie. On est étonné de ce que son mérite a été reconnu si tard. On peut s'étonner aussi de ce qu'il a été enfin si généralement reconnu, que, quand nous parlons des défauts communs aux tragédies, nous exceptons toujours Athalie, et que les étrangers en parlent comme nous. Par où une pièce sans amour, sans intrigue, sans aucun de ces événements extraordinaires qu'un poète invente pour jeter du merveilleux, intéresse-t-elle ignorants et connoisseurs, spectateurs de tout âge, si ce n'est par le vrai d'une imitation où se trouvent réunies toutes les perfections, celle du style, celle de la versification, celle des caractères, celle de la conduite? Cette conduite est si simple, que cette pièce est en poésie ce qu'est en peinture ce tableau de Raphaël qui n'offre que deux figures, un ange qui, sans colère et sans émotion, écrase le démon.
Louis Racine, Remarquée sur le» tragédies de Racine.
Athalie est peut-être le chef-d'œuvre de l'esprit humain. Trouver le secret de faire en France une tragédie intéressante sans amour, oser faire parler un enfant sur le théâtre, et lui prêter des réponses dont la candeur et la simplicité nous tirent des larmes..., remuer le cœur pendant cinq actes..., se soutenir surtout (et c'est là le grand art) par une diction toujours pure, toujours naturelle et auguste, souvent sublime : c'est là ce qui n'a été donné qu'à Racine et qu'on ne reverra probablement jamais.
VoLTiiBS, Dtecour*.. à V occasion de la tragédie des Guélu es
Tout le monde sait que le royaume de Juda étoit composé des deux tribus de Juda et de Benjamin, et que les dix autres tribus qui se révoltèrent contre Roboam composoient le royaume d'Israël. Comme les rois de Juda étoient de la maison de David, et qu'ils avoient dans leur partage la ville et le temple de Jérusalem, tout ce qu'il y avoit de prêtres et de Léviies se retirèrent auprès d'eux, et leur demeurèrent toujours attachés. Car depuis que le temple deSalomon fut bâti, il n'étoit plus permis de sacrifier ailleurs ; et tous ces autres autels qu'on élevoit à Dieu sur des montagnes, appelés par cette raison dans l'Écriture les hauts lieux, ne lui étoient point agréables. Ainsi le culte légitime ne subsistoit plus que dans Juda. Les dix tribus, excepté un très-petit nombre de personnes, étoient ou idolâtres ou schismatiques.
Au reste, ces prêtres et ces Lévites faisoient eux-mêmes une tribu fort nombreuse. Us furent partagés en diverses classes pour servir tour à tour dans le temple, d'un jour de sabbath à l'autre '. Les prêtres étoient de la famille d'Aaron ; et il n'y avoit que ceux de cette famille lesquels pussent exercer la sacrificature. Les lévites leur étoient subordonnés, et avoient soin, entre autres choses, du chant, de la préparation des victimes, et de la garde du temple. Ce nom de Lévite ne laisse pas d'être donné quelquefois indifféremment à tous ceux de la tribu. Ceux qui étoient en semaine avoient, ainsi que le grand prêtre, leur logement dans les portiques ou galeries dont le temple étoit environné, et qui faisoient partie du temple même. Tout l'édifice s'appeloit en général le lieu saint. Mais on appeloit plus particulièrement de ce nom cette partie du temple intérieur où étoit* le chandelier d'or, l'autel des parfums, et les tables des pains de proposition. Et cette partie étoit encore distinguée du Saint des Saints, où étoit l'arche, et où le grand prêtre seul avoit droit d'entrer une fois l'année. C'étoit une tradition asses constante, que la montagne sur laquelle le temple fut bâti étoit la même montagne où Abraham avoit autrefois offert en sacrifice son fils Isaac.
1. Voyes le livra IV des Roi$, chapitre xi, verset 9, elle livre II des Parth lipominch chapitre xxiu, verset 8.
t. Étoit, au singulier, est l'orthographe des éditions imprimées du vivant de Aacka. Yoyea le vers 8S d'JSitor.
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J'ai cru devoir expliquer ici ces particularités, afin que ceux à qui l'histoire de l'Ancien Testament ne sera pat assez présente n'en «oient point arrêtés en lisant cette tragédie. Elle a pour sujet Joas reconnu et mis sur le trône ; et j'auroisdù dans les régies Fin tituler Joa». Mais la plupart du monde n'en ayant entendu parler que sous le nom d'Athalie, je n'ai pas jugé à propos de la leur présenter sous un autre titre, puisque d'ailleurs Athalie y joue un personnage si considérable, et que c'est sa mort qui termine la pièce. Voici une partie des principaux événements qui devancèrent cette grande action.
Joram, roi de Juda, fils de Josaphat, et le septième roi de la race de David, épousa Athalie, fille d'Achab et de Jéiabel, qui régnoient en Israël, fameux l'un et l'autre, mais principalement Jézabel, par leurs sanglantes persécutions contre les prophètes. Athalie, non moins impie que sa mère, entraîna bientôt le Roi son mari dans l'idolâtrie, et fit même construire dans Jérusalem un temple à Baal, qui étoit le dieu du pays de Tyr et de Sidon, où Jézabel avoit pris naissance. Joram, après avoir vu périr par les mains des Arabes et des Philistins tous les princes ses enfants, a la réserve d'Okosias, mourut lui-même misérablement d'une longue maladie qui lui consuma les entrailles. Sa mort funeste n'empêcha pas Okosias d'imiter son impiété et celle d'Athalie sa mère. Mais ce prince, après avoir régné seulement un an, étant allé rendre visite au roi d'Israël, frère d'Athalie, fut enveloppé dans la ruine de la maison d'Achab, et tué par l'ordre de Jéhu, que Dieu avoit fait sacrer par ses prophètes pour régner sur Israël, et pour être le ministre de ses vengeances. Jéhu extermina toute la postérité d'Achab, et fit jeter par les fenêtres Jézabel, qui, selon la prédiction d'Élie, fut mangée des chiens dans la vigne de ce même Naboth qu'elle avoit fait mourir autrefois pour s'emparer de son héritage. Athalie, ayant appris à Jérusalem tous ces massacres, entreprit de son coté d'éteindre entièrement la race royale de David, en faisant mourir tous les enfants d'Okosias, ses petits-fils. Mais heureusement Josabet, sœur d'Okosias, et fille de Joram, mais d'une autre mère qu'Athalie, étant arrivée lorsqu'on égorgeoit les princes ses neveux, elle trouva moyen de dérober du milieu des morts le petit Joas encore A la mamelle, et le confia avec sa nourrice au grand prêtre, son mari, qui les cacha tous deux dans le temple, où l'enfant fut élevé secrètement jusqu'au jour qu'il fut proclamé roi de Juda. L'histoire des Rois dit que ce fut la septième année d'après4. Mais le texte grec des Paralipomènet, que
1. « Anno autem septimo.... Jolada... produxit filium Régis et potuit toper eum diadema. » (Livre IV des BoU, xji, 4 et ls; voyei l'Extrait du livre 11 des PanUponènti que nous donnons a la suite de cette prélace.) —Le texte grec des Septante dont Racine parle dans la phrase suivante est : K«A l« i«J km
1? h~$Zv t*?aiK<M9IV 'TwJot/, *. T. X.
Sévère Sulpice' a suivi, dit que ce fat la huitième. (Test ce qui m'a autorisé à donner A ce prince neuf à dix ans» pour le mettre déjà en état de répondre aux questions qu'< « lui fait.
Je crois ne lui avoir rien fait dire qui soit au-dessus de la portée d'un enfant de cet âge qui a de l'esprit et de la mémoire. Mais quand j'aurois été un peu au delà, il faut considérer que c'est ici un enfant tout extraordinaire, élevé dans le temple par un grand prêtre, qui, le regardant comme l'unique espérance de sa nation, l'avoit instruit de bonne heure dans tous les devoirs de la religion et de la royauté. Il n'en étoit pas de même des enfants des Juifs, que de la plupart des nôtres. On leur apprenoit les saintes lettres, non-seulement dés qu'ils avoient atteint l'usage de la raison; mais, pour me servir de l'expression de saint Paul, dés la mamelle*. Chaque Juif étoit obligé d'écrire une fois en sa vie, de sa propre main, le volume de la loi tout entier. Les rois étoient mémo obligés de l'écrire deux fois a, et il leur étoit enjoint de l'avoir continuellement devant les yeux. Je puis dire ici'que la France voit en la personne d'un prince de huit ans et demi \ qui fait aujourd'hui ses plus chères délices, un exemple illustre de ce que peut dans un enfant un heureux naturel aidé d'une excellente éducation ; et que si j'avois donné au petit Joas la même vivacité et le même discernement qui brillent dans les reparties de ce jeune prince, on m'auroit accusé avec raison d'avoir péché contre les régies de la vraisemblance.
L'âge de Zacharie, fils du grand prêtre, n'étant point marqué, on peut lui supposer, si l'on veut, deux ou trois ans de plus qu'à Joas.
J'ai suivi l'explication de plusieurs commentateurs fort habiles, qui prouvent, par le texte même de l'Écriture, que tous ces sol-
I. On dit plus ordinairement SnlpUêSMre ; mais l'ordre adopté par Racina est préférable ; Sulpice était le surnom. On lit au livre I de VBiitoire sacrée de eet auteur : « Gotholia (Gotkolin est le même nom quMtssMs, et se trouva aussi dans les Septante et dans Josépbe) ùnperium pott occupavit, adempto nepoti imperio, etiam lum parvo puero, eut Jeu nomen fuit. Sed huic ab avia praweptum imperium, post octo fere saaoi, per sacerdotem et populum, depulaa avia, redditum. *
S. « Bt quia ab infantia (en grec &«& Mf °w0 iacras litteras nosti. » (II* ÉfUrt à Titnotkée, w, 15.)
S. L'Académie a eu, croyons-nous, raison de dire, dans ses Sentiments *»«• Aikalie% que ce que Racine avance ici, tant au sujet de tous les Juifs qu'au sujet des rois, n'est point exact ; mais elle aurait dû ajouter que son opinion, tout invraisemblable qu'elle est, s'appuyait sur de graves autorités. Voyex la note de M. Mesnard sur ce passage.
4. H s'agit du duc de Bourgogne, né le • août ltSi, et, par conséquent, âgé, •oaasM il est dit ici, de huit ans et demi au commencement de l'année 16B1. Le due de Bssnvilliers et Féneion dirigeaient, depuis près de deux ans, Vexcêllente éducation a laquai le Racine rend hommage.
4H4 ATHALIB.
dats à qui Jofada, ou Joad, comme il est appelé dans Jotéphe*, fit prendre les armes consacrées à Dieu par David, étoient autant de prêtres et de Lévites, aussi bien que les cinq centeniers qui les commandoient. En effet, disent ces interprètes, tout devoit être saint dans une si sainte action, et aucun profane n'y devoit être employé. 11 s'y agissoit non-seulement de conserver le sceptre dans la maison de David, mais encore de conserver à ce grand roi cette suite de descendants dont devoit naître le Messie. « Car ce Messie, tant de fois promis comme fils d'Abraham, devoit aussi être le fils de David et de tous les rois de Juda. » De là vient que l'illustre et savant prélat * de qui j'ai emprunté ces paroles, appelle Joas le précieux reste de la maison de David '. Joséphe en parle dans les mêmes termes *. Et l'Écriture dit expressément que Dieu n'extermina pas toute la famille de Jorain, voulant con-, server à David la lampe qu'il lui avoit promise *. Or cette lampe, qu'étoit-ce autre chose que la lumière qui devoit être un jour révélée aux nations t
L'histoire ne spécifie point le jour où Joas fut proclamé. Quelques interprètes veulent que ce fût un jour de fête. J'ai choisi celle de la Pentecôte, qui étoit l'une des trois grandes fêtes des Juifs*. On y célébrait la mémoire de la publication de la loi sur le mont de Sinai, et on y ofl'roit aussi à Dieu les premiers pains delà nouvelle moisson, ce qui faisoit qu'on la nommoit' encore la fête des prémices. J'ai songé que ces circonstances me fourniraient quelque variété pour les chants du chœur.
Ce chœur est composé de jeunes filles de la tribu de Lévi ', et
1. La Vulgate nomme le grand prêtre Jolada, les Septante *I»&«{, et Joséphe *I»$aoc ; mais Arnauld d'Andilly, dans sa traduction, publiée en 1667-68, rend *It»4ooç par Joad.
S. M. de Meaux. (Hôte de Racine.) — La phrase citée par Racine est tirée de l'Histoire universelle, II* partie, section îv. La première édition du livre de Bossuet est de 1681.
s. Voyez encore YHistoire universelle» IM partie, vr* époque.
». Dans les Antiquités judaïques, livre IX, chapitre vu.
5. « Noluit autem Dominus disperdere Judam, propter David senrum suum, sicut promiserat ei, ut daret illi lucernam, et filiis ejus cunctis diebus. » (Livre IV des Rois, vm, 19.) Voyes plus bas, au vers S6I.
6. Ces trois grandes fêtes étaient celle des A tûmes (la Pique), celle desStwatnes(\e Pentecôte), et celle des Tabernacles. Voyes le ùeutéronome, chap. xvi.
7. «On s'est étonné, dit M. A. Coquerel, que Racine ait introduit dans les parvis du temple, et comme y résidant, une troupe de jeunes filles ; on a pensé qu'il avait songé plutôt à l'institution de Saint-Cyr qu'au sanctuaire de Jèrosalem. C'est une erreur. Les chants sacrés exécutés par les femmes d'IsiaSl étaient dans les mœurs de la nation, comme on le voit par les exemples du retour de Jephié [Juges, xi, s*), et de David après une victoire (livre 1 des Rois, xviu, 6.)» — Dom Cahnet dit, dans le Dictionnaire de la Bible, au mot Musique: « Dans le temple même et dans les cérémonies de religion, on voyoit des musiciennes aussi bien que des musiciens. (Tétoient pour l'ordinaire des tilles des Lévites. •
je mets à leur tête une fille que je donne pour sœur à Zacharie. Cest elle qui introduit le chœur chez sa mère. Elle chante avec lui, porte la parole pour lui, et fait enfin les fonctions de ce perfonnage des anciens chœurs qu'on appeloit le coryphée. J'ai aussi essayé d'imiter des anciens cette continuité d'action qui fait que leur théâtre ne demeure jamais vide, les intervalles des actes n'étant marqués que par des hymnes et par des moralités du chœur, qui ont rapport à ce qui se passe.
On me trouvera peut-être un peu hardi d'avoir osé mettre sur la scène un prophète inspiré de Dieu, et qui prédit l'avenir. Hais j'ai eu la précaution de ne mettre dans sa bouche que des expressions tirées des prophètes mômes. Quoique l'Écriture ne dise pas en termes exprôs qne Joladaait eu l'esprit de prophétie, comme elle le dit de son fils1, elle le représente comme un homme tout plein de l'esprit de Dieu. Et d'ailleurs ne paroft-il pas par 1 Évangile qu'il a pu prophétiser en qualité de souverain pontife* ? Je suppose donc qu'il voit en esprit le funeste changement «le Joas, qui, après trente années d'un régne fort pieux, s'ahaudoMia aux mauvais conseils des liait eurs, et se souilla du meurtre de Zacharie, fils et successeur de ce grand prêtre'. Ce meurtre, commis dans le temple *, fut une des principales causes de la colère de Dieu contre les Juifs, et de tous les malheurs qui leur arrivèrent dans la suite. On prétend même que depuis ce jour-là les réponses de Dieu cessèrent entièrement dans le sanctuaire. C'est ce qui m'a donné lieu de faire prédire tout de suite* à Joad et la destruction du temple et la ruine de Jérusalem. Mais comme les prophètes joignent d'ordinaire les consolations aux menaces, et que d'ailleurs il s'agit de mettre sur le trône un des ancêtres du Messie, j'ai pris occasion de faire entrevoir la venue de ce consolateur, après lequel tous les anciens justes soupiroient Cette scène, qui est une espèce d'épisode, amène très-naturellement la musique, par la coutume qu'avoient plusieurs prophètes d'entrer dans leurs saints transports au
1. c SpiritusitaqueDei induit Zachariam, fillum Jolada, sacerdotem.» (Livre II des Ptralipominet, xxiv, 10.)
s. Racine a en vue ce passage de V Évangile et tûW Jean, xi, 1 1, où fl est dit au sujet de CaTphe: «t Hoc aotem a semetipso non dixit ; sed cum esset pontifei anni illius, prophctavit.... »
3. « Postquam aulem obiil Jolada, ingremsi sunt principes Juda, et adoraveronl Régent, qui, delinitus obsequiis eorum, acquievit eis .. Et non est recordatus Joas rex misericordiai quam fecerat Jolada pater illius secum, sed in ter* fecit filium ejus. Qui qurnn moreretur, ait : Videat Dominus, et requirat. » (Livre II des Paralipomènts, xxiv, 17 et it.)
*. « Zachsria, filii Barachiaa, quem occidfstis inter temptam et altare.» {ÉvtmgiU de teint Matthieu, uni, as.) — Sur la difficulté qu'offrent In mots (Uii Baruhim, Yoyes la noie de M. Mesnard.
5. Tout et tnile est le texte 3e toutes les anciennes éditions; quelques impressions uawltmaa donnent la leçon fautif. : et sstfflj.
4GG ATIIAl.IE.
son des ir.^lrtimeiits. Témoin cette troupe île prophètes qui tinrent au-devant de Saûl avec des harpes et des lyres qu'on portoit devant eux *. et témoin Elisée lui-même, qui, étant consulté sur l'avenir par le roi de Juda et par le roi d'Israël, dit, comme fait ici Joad : Aetducite mihi p*alUm%. Ajoutez à cela que cette prophétie sert beaucoup à augmenter le trouble dans la pièce, par la consternation et par les différents mouvements où elle jette le chœur et les principaux acteurs.