‹ Théâtre classique, contenant le Cid, Horace, Cinna, Polyeucte, de P. Corneille; Britannicus, Esther, Athalie, de J. Racine; Mérope, de Voltaire; le Misanthrope, de MolièreChapitre 508 sur 619 · SCÈNE III · texte numérisé non relu

SCÈNE III

MÉROPE, POLYPHONTE, ÉROX

POLYPHONTE

Madame, il faut enfin que mon cœur se déploie.

Ce bras qui vous servit m'ouvre au trône une voie ;

Et les chefs de l'État, tout prêts de prononcer,

Me font entre nous deux l'honneur de balancer.

Des partis opposés qui désolaient Messènes, 145

Qui versaient tant de sang, qui formaient tant de haines,

Il ne reste aujourd'hui que le vôtre et le mien.

Nous devons l'un à l'autre un mutuel soutien :

Nos ennemis communs, l'amour de la patrie,

Le devoir, l'intérêt, la raison, tout nous lie; 150

Tout vous dit qu'un guerrier, vengeur de votre époux,

S'il aspire à régner, peut aspirer à vous.

Je me connais ; je sais que, blanchi sous les armes,

Ce front triste et sévère a pour vous peu de charmes ;

Je sais que vos appas, encor dans leur printemps, 155

Pourraient s'effaroucher de l'hiver de mes ans ;

Mais la raison d'État connaît peu ces caprices ;

Et de ce front guerrier les nobles cicatrices

Ne peuvent se couvrir que du bandeau des rois.

Je veux le sceptre et vous pour prix de mes exploits. 100

N'en croyez pas, Madame, un orgueil téméraire :

Vous êtes de nos rois et la fille et la mère1 ;

1. Mérope n'était ni fille ni mère des rois de Messêne. Son père était Cypsélus, roi d'une partie de l'Arcadie, et il ne lui restait de

554 MEROPE.

Mais l'État veut un maître, et tous devez songer Que pour garder vos droits il les faut partager.

MÉROPK.

Le Ciel, qui m'accabla du poids de sa disgrâce, 465

Ne m'a point préparée à ce comble d'audace.

Sujet de mon époux, vous m osez proposer

De trahir sa mémoire et de vous épouser ?

Moi, j'irais de mon fils, du seul bien qui me reste,

Déchirer avec vous l'héritage funeste ? t 170

Je mettrais en vos mains sa mère et son État,

Et le bandeau des rois sur le front d'un soldat?

POLTPRONTE.

Un soldat tel que moi peut justement prétendre

A gouverner l'État quand il la su défendre.

Le premier qui fut roi fut un soldat heureux ; 1 75

Qui sert bien son pays n'a pas besoin d'aïeux 4.

Je n'ai plus rien du sang qui m'a donné la vie ;

Ce sang s'est épuisé, versé pour la patrie ;

Ce sang coula pour vous ; et, malgré vos refus,

Je crois valoir au moins les rois que j'ai vaincus ; 180

Et je n'offre en un mot à votre âme rebelle

Que la moitié d'un trône où mon parti m'appelle.

MÉBOPE.

Un parti 1 vous, barbare, au mépris de nos lois !

Est-il d'autre parti que celui de vos rois ?

Est-ce là cette foi, si pure et si sacrée, 185

Qu'à mon époux, â moi, votre bouche a jurée ?

La foi que vous devez à ses mânes trahis,

A sa veuve éperdue, à son malheureux fils,

A ces Dieux dont il sort, et dont il tient l'empire ?

POLTPHOITTB.

(1 est encor douteux si votre fils respire. 100

Mais, quand du sein des morts il viendrait en ces lieux

Redemander son trône à la face des Dieux,

Ne vous y trompez pas, Messène veut un maître

Eprouvé par le temps, digne en effet de l'être ;

Un roi qui la défende ; et j'ose me flatter 195

fils qu'Égisthe {jEpytut), qu! avait droit au trône, mais n'y était pas monté encore. Les deux aines, elle l'a dît elle-même, étaient morts trés-jeunes, dans la môme sédition que leur pôreCresphonte. Voyez ci-dessus, n. 548, noie 1.

t. Dans la tragédie û'Êriphyle (1732), Alcméon dit, en parlant de la vertu (acte II, se. i) :

C'est elle qui met l'homme au rang des demi-dieux; £t qui sert son pays n'a pas besoin d'aïeux*

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