CRITIQUES ET RÉPONSES FAITES AUX CRITIQUES
Molière a si bien observé dans cette pièce le précepte d'Horace : Proprie communia dieere, « dire (Tune manière propre et individuelle des choses générales, » qu'on a voulu voir dans ses' divers personnages, non des représentations idéales de tel ou tel défaut, de telle ou telle qualité, mais des individus, des portraits copiés d'après nature, et dont les originaux vivaient de son temps. Pour ne parler que du rôle principal, les uns ont prétendu que Molière avait voulu peindre le duc de Monta usier, qui en effet, comme le dit Auger, réunissait à la probité rigide et à la sincérité courageuse d'Aiceste quelque chose de son humeur âpre, grondeuse et contrariante. D'autres, qui reconnaissent dans Céliméne, Armande fiéjart, femme de Molière, et dans Philinte, le trop facile Chapelle, son ami, veulent que le Misanthrope soit Molière lui-même. Sans examiner comment et jusqu'à quel point ces interprétations peuvent se défendre, ne fait-on pas, demanderons-nous, plus d'honneur au poète et la création de ce caractère ne devient-elle pas bien mieux une œuvre de tous les temps et de tous les pays, si Ton reconnaît dans cette figure, à la fois austère et comique, du Misanthrope, non pas simplement un portrait, l'image d'un seul homme, mais une peinture de la misanthropie elle-même, telle que Platon la définissait déjà dans son Phédon, peinture qui est à la fois d'une vérité générale et d'une réalité tout individuelle? « La misanthropie, dit Platon \ vient de ce qu'après s'être beaucoup trop fié, sans aucune connaissance, à quelqu'un, et l'avoir cru tout à fait sincère, honnête et digne de confiance, on le trouve, peu de temps après, méchant et infidèle, et tout autre encore dans une autre occasion; et lorsque cela est arrivé à quelqu'un plusieurs fois, et surtout relativement à ceux qu'il aurait crus ses meilleurs et plus intimes amis, après plusieurs mécomptes il finit par prendre en haine tous les nommes, et ne plus croire qu'il y ait rien d'honnête dans aucun d'eux.... N'est-ce donc pas une honte?... N'estil pas évident que cet homme-là entreprend de traiter avec les
t. Pkééon, traduction de V. Cousin, tome I, p. 158 et 15».
hommes, sans avoir aucune connaissance des choses humaines? car s'il en avait eu un peu connaissance, il eût pensé, comme cela est en réalité, que les bons et les méchants sont les uns et les autres en bien petite minorité, et ceux qui tiennent le milieu, en un trèsgrand nombre. »
Fénelon, et après lui J.-J. Rousseau, ont accusé Molière d'avoir ▼oulu, dans sa comédie du Misanthrope, tourner la vertu en ridicule. Fénelon dit dans sa Lettre à l Académie françoise : « Un autre défaut de Molière, que beaucoup de gens d'esprit Lui pardonnent, et que je n'ai garde de lui pardonner, est qu'il a donné... une austérité ridicule et odieuse à la vertu. » Rousseau n'est pas moins sévère dans sa Lettre à d'Alembert tur le» spectacles : i Vous ne sauriez, dit-il, me nier deux choses : l'une, qu'Alceste, dans cette pièce, est un homme droit, sincère, estimable, un véritable homme de bien; l'autre, que l'auteur lui donne un personnage ridicule. Cen est assez, ce me semble, pour rendre Molière inexcusable. » Pour montrer l'injustice de cette accusation, q ie Platon semble avoir réfutée d'avance dans le passage que l'on vient de lire, il suffit de bien poser la question, et de citer le commencement de la réponse que La harpe adresse i J.-J. Rousseau : * 11 faut absolument, avec un dialecticien aussi subtil que Rousseau, se servir des mêmes armes que lui, et argumenter en forme. Ainsi d'abord je distingue la majeure, et je nie la conséquence. L*auteur donne au Misanthrope un personnage ridicule : oui ; mais ce ridicule porte-t-il sur ce qu'il est droit, sincère, homme de bien? Non. 11 porte sur des travers réels, qui tiennent à l'excès de ces bonnes qualités. Et qui peut douter que l'excès ne gâte les meilleures choses? Ce principe est si reconnu, qu'il serait superflu de le prouver. Or, si tout excès est blâmable et dangereux, la comédie n'a-t-elle pas droit d'en montrer le vice et le danger ? Et si elle y joint le ridicule, ne se sert-elle pas de l'arme qui lui est propre? »
Après avoir donné quelques exemples, La harpe conclut en ces termes : « Donc le ridicule ne porte que sur ce qui est du ressort de la censure comique, sur ce qui est outré, déplacé, répréhensible ; donc la vertu n'est point compromise, puisqu'un homme honnête n'en demeure pas moins respectable malgré des défauts d'humeur et des travers d'esprit. Donc Molière, non-seulement n'est point inexcusable , mais il n'a pas même besoin d'excuse, et ne mérite que des éloges pour avoir donné une leçon très-importante, non pas, comme tant d'autres poètes, aux vicieux, aux sots, à la multitude, mais à la vertu, à la sagesse, en leur apprenant dans quelles justes bornes elles doivent se renfermer, quels excès elles doivent éviter pour être utiles, et à celui qui les possède, et à tout le reste des hommes. » Ajoutons que Rousseau se réfute lui-même sans le vouloir, et fait un aveu qui jusUlle complètement Molière :
INTERPRÉTATIONS. — CRITIQUES El RÉPONSES GOÎ
« Quoique Alceste, dit-il, ait des défauts réels dont on n'a pas tort de rire, on sent pourtant au fond du cœur un respect pour lui dont on, m peut se défendre. »
Aimé-Martin, dans son commentaire, exprime la même pensée à la fin du portrait bien saisi et ressemblant, à ce qu'il nous parait, qu'il trace du Misanthrope, tel que Molière l'a conçu : « Alceste n'estni un homme vertueux, ni un méchant, c'est un misanthrope. Être vertueux, c'est aimer tous les hommes, indépendamment de leurs vices, parce que ces vices peuvent toujours être séparés de l'homme, comme la maladie du malade. Être misanthrope, au contraire, c'est non-seulement haïr les vicieux, comme s'ils étaient le vice même, mais encore c'est haïr tous les hommes pour les vices qui ne sont qu'en quelques-uns. Ainsi la misanthropie, séparée de la vertu par une faiblesse et du vice par la vertu, se trompe sans cesse dans l'application de sa haine, et devient, par ses erreurs mêmes, une source abondante de vrai comique. En effet, tout le comique du caractère d* Alceste nait de cette erreur : c'est elle qui lui fait presque haïr la modération dans Pbilinte, seulement parce que Philinte ne partage pas son injustice, c'est-à-dire parce qu'il se contente de haïr la méchanceté sans haïr les méchants. C'est elfe encore qui rend Alceste aussi sensible à une injure personnelle qu'il le serait A une injustice faite au genre humain. Enfin c'est elle qui le met en contradiction avec lui-même dans l'amour qu'il éprouve pour une coquette; car il aime Céliméne malgré ses vices, parce qu'il sait bien que le vice et Céliméne sont deux choses différentes; mais il déteste tous les hommes, parce les hommes et les vices lui semblent une même chose. Remarquez que, si Molière nous fait rire de cette erreur, il nous en fait respecter la source dans tout ce qu'elle a de commun avec la vertu. »
ACTEURS
ALCESTE, amant de Céliméne1.
PHILINTE, ami d'Alceste.
ORONTE, amant de Céliméne.
CÉLIMÉNE, amante d'Alceste.
ÉLIANTE, cousine de Céliméne. .
ARS1NOÉ, amie de Céliméne.
cuSre. I m"«»is-
BASQUE, valet de Céliméne.
UN GARDE de la Maréchaussée de France.
OU BOIS, valet d'Alceste.
La scène est à Paris1
1. Le rôle d'Alceste fut joué par Molière lui-même ; celui de Céliméne par M11* Molière, c'est-à-dire Armande Béjart, femme d# Molière.