ACTE IV, SCÈNE III
Cette obscure clarté qui tombe des étoiles
Enfin avec le flux nous fait voir trente voiles * *
L'onde s'enfle dessous, et d'un commun effort 1275
Les Mores et la mer montent jusques au port.
On les laisse passer; tout leur paroi t tranquille;
Point de soldats au port, point aux murs de la ville.
Notre profond silence abusant leurs esprits,
Us n'osent plus douter de nous avoir surpris ; 1280
Ils abordent sans peur, ils ancrent, ils descendent,
Et courent se livrer aux mains qui les attendent
Nous nous levons alors, et tous en même temps
Poussons jusques au ciel mille cris éclatants.
Les nôtres» à ces cris, de nos vaisseaux répondent5; 1285
Ils paroissent armés, les Mores se confondent,
L'épouvante les prend à demi descendus ;
Avant que de combattre, ils s'estiment perdus.
Ils couroient au pillage, et rencontrent la guerre ;
Nous les pressons sur l'eau, nous les pressons sur terre, 1290
Et nous faisons courir des ruisseaux de leur sang,
Avant qu'aucun résiste ou reprenne son rang.
Nais bientôt, malgré nous, leurs princes les rallient ,
Leur courage renaît, et leurs terreurs s'oublient :
La honte de mourir sans avoir combattu 1295
Arrête leur désordre, et leur rend leur vertu*.
Contre nous de pied ferme ils tirent leurs alfanges *,
De notre sang au leur font d'horribles mélanges;
Et la terre, et le fleuve, et leur flotte, et le port
Sont des champs de carnage où triomphe la mort8. 1300
0 combien d'actions, combien d'exploits célèbres
Sont demeurés sans gloire au milieu des ténèbres9,
Où chacun, seul témoin des grands coups qu'il donnoit,
Ne pouvoit discerner où le sort inclinoitl
1. Var. Enfin avec ie nux nous flt voir trente voiles; L'onde s'enfloit dessous, et d'un commun effort Les Mores et la mer entrèrent dans le port. (1657-60)
% Var. Les nôtres, au signal, de nos vaisseaux répondent.
3. Var. Rétablit leur désordre, et leur rend leur vertu. (1657-56)
4. Var. Contre nous de pied ferme ils tirent les épées: Def plus braves soldats les trames sont coupées. (1657-63)
— Al fange est transcrit de l'espagnol alfanjc, sorte de cimeterre. On a rapproché ce mot de l'arabe al-khanjar, coutelas. Pour éviter cette forme, les comédiens ont ici toujours adopté la variante de préférence au texte.