ACTE PREMIER
LIONNETTE, riant.
Il était bien ennuyeux.
NOURVADY.
Ce n’a pas été la seule raison de sa mort. Il avait d'autres défauts. Il était insolent et surtout menteur.
LIONNETTE
Quelle insolence avait-il dite ? Quel mensonge avait-il fait ? Je parie qu’il s'agissait d’une femme.
Richard est parti. Jean entend tout ce qui se dit appuyé sur le dossier du canapé sur lequel sa femme est assise.
NOURVADY.
Non, madame ; il s'agissait piètrement de moi. M. de Marnepont m'avait calomnié ; il avait dit que j'étais bossu, ce n’était pas vrai. J'ai seulement une épaule, la gauche, un peu plus haute que l’autre.
LIONNETTE. + Cela ne se voit pas.
Cela ne se voit plus, depuis ce duel surtout. En tout cas, personne ne le dit plus. Mon père avait vraiment le * dos rond, lui, à la fin de sa vie, principalement; il avait beaucoup travaillé, penché sur un bureau. Cela voûte à la longue. Pauvre père ! ilme disait : «Tu as uné épaule plus haute que l’autre, la gauche; tu tiens cela de moi; je t'en demande pardon, et je tâcherai de te laisser de . quoi te lefaire oublier. Mais il y aura des gens qui se | moqueront d'autant plus volontiers de toi que tu seras très riche. Sois donc très fort à toutes les armes: cela égalisera tout. » J’ai suivi le conseil de mon père et je m'en suis trouvé à merveille. Du reste, M. de Marnepont
tirait très bien le pistolet; c’est pour cela que j'avais choisi cette arme. J'étais l’offensé, je voulais lui faire la partie belle. On pouvait tirer à volonté, il a tiré le.
premier, il m’a mis une balle dans l’épaule droite, ce qui naturellement, m’a fait faire ce mouvement-là (n lève un peu l'épaule droite), car ce fut très douloureux, et j'en souffre encore assez souvent. Il y a des jours où j'ai le bras droit comme paralysé. Qui voudrait avoir raison de moi, si je l’avais offensé, n'aurait qu’à choisir l’épée ; je serais tué probablement à la seconde passe.
TRÉVELÉ.
Et Marnepont ?
NOURVADY.
Eh bien, en faisant ce mouvement occasionné par la douleur, cette épaule-ci s’est trouvée un moment plus haute que cette épaule-là. (nr lève un peu l'épaule droite.) « Tiens ! s’est écriémon adversaire en riant, je me suis trompé, c’est la droite qui est la plus haute ». Ce n’était pas bête, — pour lui, — mais c'était de mauvais goût. Alors, j'ai tiré. C'était la première fois que ce pauvre garcon avait de l’esprit ; il n’en avait pas l’habitude, il en est mort.
GODLER, bas, à Trévelé. Cest un malin ! Il veut monterla tête 4 la bourgeoise.
LIONNETTE, regardant Nourvady, qui se rapproche de Godler et de Trévelé, l’un assis, l’autre debout, de l'autre côté de la scène.
Ilest bizarre, cet homme.
JEAN
Tu le trouves bizarre?
LIONNETTE
Oui, il ne ressemble pas à tout le monde.
JEAN
En effet ?
LIONNETTE
Qu'est-ce que tu as? À quoi penses-tu?
JEAN
Je pense que cet homme bizarre est bien heureux,