DENISE, ANDRÉ
ANDRÉ
Votre père et votre mère autorisent la conversation que nous allons avoir, mademoiselle. Ils me permettent de vous dire que je vous aime, et de vous le dire, comme je le sens depuis longtemps déjà, du plus profond de mon cœur. Ils vous laissent seule maîtresse de votre décision.
Je connaissais cet amour.
ANDRÉ
Votre mère vous en parlait à l’instant,-m’a-t-elle dit.
Je le connaissais avant qu’elle m’en parlât. Malgré toute votre réserve, malgré toute votre délicatesse, vous n’aviez pu me le cacher. Je me sentais aimée discrètement, respectueusement, par un honnête homme, et j'en étais aussi fière, aussi heureuse qu’il est pole de l’être.
ANDRÉ
Alors, vous m’aimiez aussi un peu... secrètement.
Si c’est aimer que de reconnaître et d'admirer l’élévation et la noblesse d’un homme, de le placer dans son cœur et sa pensée au-dessus de tous les autres, et d’être, sans aucun espoir de récompense, aussi prête à lui consacrer toute sa vie, minute par minute, qu'à mourir tout à coup pour lui épargner une douleur du corps ou de l'âme, si c’est là aimer, oui, je vous aime, monsieur, et jamais homme n’a été plus, n’a été autant aimé que vous. Vous nous avez recueillis, vous nous avez sauvés de la misère, du désespoir, du mépris des heureux et des insultes des méchants. Oh! oui, je vous aime et je vous le dis bien vite, puisque vous me le demandez, car si je mourais aujourd’hui, — nul ne sait s’il verra la fin de la journée, — je mourrais désespérée que vous ne l'ayez pas su.
ANDRÉ
Alors, vous serez ma femme.
DENISE Non
ANDRÉ
Pourquoi ?
Parce que je suis de celles qui aiment, je ne suis pas de celles qu’on épouse. Je ne me marierai jamais. Donnons-nous la main, regardons-nous bien en face, lisons-nous bien jusqu'au fond de l’âme, et restons comme deux camarades, comme deux frères, sachant qu'ils peuvent compter absolument l’un sur l’autre. Le voulez-vous ?
ANDRÉ
Vous avez donc bien aimé Fernand?
Apparemment, puisque je ne me crois plus le droit d’en épouser un autre.
ANDRÉ
Et vous l’aimez encore?
Oh! non!
ANDRÉ
Je connaissais cet amour, et jugez de la puissance du mien, je vous le pardonne.
Le pardon ! Voyez-vous déjà le mot qui pèserait éternellement sur notre bonheur, si j'étais assez folle pour y croire? Et ce mot, en vous venant aux lèvres malgré vous, a rétabli subitement la distance qui nous séparait tout à l’heure encore et que j'ai franchie trop vite, paraît-il? Mais c’est tout ce que vous aurez à me pardonner, monsieur le comte; adieu.
ANDRÉ
Ah! ne vous éloignez pas, je vous en supplie! Vous n'avez pour moi que de la reconnaissance et de l'amitié;
avec ces sentiments-là, on peutrester auprès d’un homme, il n’est ni dangereux, ni gènant. Vous pouvez donc rester dans cette maison avec votre père et votre mère.
Mademoiselle votre sœur part demain. Je n'ai plus de raisons, surtout après la conversation que nous venons d’avoir, de rester ici quand elle ne doit plus y être.
ANDRÉ
Marthe ne part plus, du moins jusqu’à son mariage; et quand elle sera mariée, c’est moi qui partirai, et pour très longtemps. |
Votre sœur se marie?
ANDRÉ
Avec Fernand.
Avec M. de Thauzette ? à ANDRÉ.
Oui.
Vous avez consenti? À quel propos avez-vous fait cela?
ANDRÉ
C'est à vous maintenant de me pardonner. Mais je vous aimais tant. Comme je voulais absolument savoir la vérité sur vous et que lui seul pouvait me la dire, je lui ai demandé, moi, en lui jurant que ni vous ni personne n'en sauriez jamais rien, je lui ai demandé devant sa mère... s’il pouvait me jurer…
Oh! dites les mots! qu’il n'avait jamais été mon amant.
: ANDRÉ, Oui.